A TOMBEAU OUVERT (Remords vivants) 14 Août 2018

Nouvelle du recueil "Remords vivants"

Thierry Lambert venait de quitter la station-service où il avait fait le plein de la Jaguar qu’il devait livrer en temps et en heure à son employeur. Il avait roulé toute la nuit. La fatigue et la lassitude l’envahissaient. Cela faisait déjà un moment qu’il était l’un des conseillers financiers de son patron, l’impitoyable Édouard Fauvet, directeur de la SODEXPEAU (Société d’exploitation des eaux). « Société d’exploitation des pauvres cloches », pensait surtout le jeune cadre qui regrettait amèrement d’avoir accepté cette promotion mensongère. Certes, le salaire était à la mesure de la tâche, mais la somme de sacrifices à consentir n’en valait pas le prix. Fauvet était ce qui se faisait de plus pervers, narcissique et odieux dans le monde des affaires. Son arrogance n’avait aucune limite. Il traitait son personnel avec négligence et mépris. Son dernier caprice en date : cette voiture de luxe qu’il avait ordonné à son employé d’aller chercher à quatre cents kilomètres d’ici. Un comble. Ce pourri n’avait peut-être pas assez d’argent pour se faire livrer son joujou par la firme automobile. Il fallait qu’il délègue un de ses employés à qui il ne manquerait pas de reprocher plus tard son retard sur les dossiers courants. Ce sale con bouffi d’orgueil et de fric, pensait Thierry, recevra ma démission dès le mois prochain. C’était décidé, la coupe était pleine et le jeune homme allait mettre le peu d’énergie qu’il lui restait à fiche le camp de cette boîte qu’il détestait au plus haut point. Pour l’instant, il roulait à tombeau ouvert sur l’autoroute qui, par chance, n’était pas très fréquentée ce matin-là. Le volume de la radio à fond pour éviter la somnolence, il songeait plus à un bon lit qu’à autre chose. Comme pour titiller un peu plus encore les feux de son exaspération, son téléphone portable vibra. Il crut défoncer l’écran Bluetooth du tableau de bord quand il aperçut en lettres bleues le nom de son redouté patron. À contrecœur, il appuya sur le bouton de réception des appels :

– Lambert, j’écoute.

– Lambert, c’est Fauvet ! Mon petit Lambert ! Alors, ce bijou ? Vous prenez du plaisir à la conduire, j’espère, demanda-t-il d’un ton qui se voulait spirituel.

– C’est un beau spécimen, monsieur. Ça se laisse manœuvrer tout seul, répondit-il sans envie. Je ne suis plus qu’à quelques kilomètres.

– Parfait ! En arrivant, vous en profiterez pour revoir les dossiers du projet C.E.M.I.R.D.E., il y a des incohérences, semble-t-il.

– Monsieur, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit et…

– Allons ! Mon ami, je ne vous paye pas pour dormir. Ces documents ne peuvent pas attendre. Je les veux corrigés sur mon bureau pour la fin de la matinée. Mademoiselle Ringer vous préparera une pleine cafetière pour garder l’esprit clair si ça peut vous aider. À tout à l’heure. Je compte sur vous, ajouta Fauvet avant de couper la communication.

– Bien, monsieur le connard. À vos ordres, monsieur le connard. Je vous emmerde, monsieur le connard, répétait Thierry excédé. Il serrait de ses deux mains le volant qu’il se retenait d’arracher.

Le projet C.E.M.I.R.D.E, littéralement : Centre Militaire de Recherche et Développement, était l’un des plus importants contrats que la firme était sur le point de signer. Thierry se demandait bien ce que l’armée venait fiche là-dedans et ce que sa boîte avait bien pu manigancer pour collaborer avec eux. Comme une grosse partie du dossier restait top secret, il ne put jamais en savoir plus et s’était contenté d’imaginer des plans de financement qui rapporteraient un sacré paquet d’argent à l’entreprise. En tout cas, cette perspective avait l’air de bien exciter Fauvet. Ce dernier, qui houspillait sans relâche son personnel, voulait à tout prix en obtenir l’exclusivité et n’avait cessé jusqu’alors d’écarter ses principaux concurrents à grands coups de procédés violents et en apparence licites. Dans la guerre des affaires, il était un vrai stratège et un général belliqueux. Rien ne l’arrêtait quand il s’agissait de remporter une bataille. Au début, cela forçait l’admiration de l’employé, mais aujourd’hui, il en était revenu et souhaitait quitter ce monde de rapaces qui gouvernent et décident pour les autres. Toutes ces années d’obéissance aveugle lui avaient au moins donné la possibilité de mettre de côté une somme conséquente d’argent qui lui permettrait de se retourner, de quoi peut-être envisager l’avenir de différente façon. Cette idée lui maintenait la tête hors de cette eau saumâtre dans laquelle il croupissait depuis trop longtemps. Et puis, à son âge, il était encore célibataire. Il n’avait jamais trouvé l’âme sœur avec qui il partagerait son existence. Quelques rencontres hasardeuses, de piètres instants volés de bagatelles éphémères avaient ponctué son triste quotidien. Cependant, il avait senti que la jolie Claire Ringer lui avait lancé quelques appels par ses regards insistants et ses sourires timides. Il était là l’avenir de Thierry Lambert : foutre le camp de cette maudite entreprise en balançant sa démission à la figure de ce monstre de Fauvet et lui piquer sa secrétaire pour l’emmener ailleurs, loin de tout ce grand bazar. Cette heureuse pensée lui offrit un regain d’énergie. Il appuya sur le champignon de la Jaguar qui atteignit les cent quarante kilomètres au compteur en moins de dix secondes. Mais sa fougue retrouvée fut vite interrompue par un embouteillage qui s’était formé dans les deux sens. Voilà qui tombait bien mal et qui expliquait sans doute le peu de véhicules croisés sur la route jusqu’alors. Il rangea bien sagement son bolide dans la file qui n’avançait plus. Vraisemblablement, cela faisait un bon moment que ce manège durait. Quelques personnes avaient quitté leurs voitures pour jeter un œil au loin et tâcher de comprendre la raison de cet encombrement interminable. Il sortit à son tour pour en savoir plus, mais sans résultat. Il regagna son siège conducteur et ouvrit la radio qu’il avait coupée lorsque son maudit boss l’avait appelé. Les stations se bornaient à diffuser une information sur une série d’émeutes qui se déroulaient dans les proches zones urbaines. Ces dernières avaient contraint les forces de l’ordre à bloquer tous les accès aux villes et villages des environs. Devant la Jaguar, Thierry remarqua qu’un type était en train de verrouiller son utilitaire et s’apprêtait à quitter les lieux. Il bondit hors du bolide et interpella l’homme qui venait dans sa direction :

– Hé ! Où allez-vous comme ça ? Vous n’allez pas laisser votre carrosse planté là ?

– Il faut partir. Et si vous voulez un conseil, vous devriez en faire autant parce qu’il n’y a plus aucun espoir. Tout est fini…

Le conducteur paraissait agité et très effrayé. Ces grands yeux roulaient dans leurs orbites. Il semblait un peu simplet. Il avait la démarche d’un enfant et l’allure d’un adulte.

– Vous déconnez ? hurla Thierry en retenant l’homme par le bras. C’est un bouchon, c’est tout. Ça va s’arranger…

– Ils se sont levés, comme dans la bible. Croyez-moi, ils se sont réveillés, car Dieu est en colère, poursuivit l’inconnu comme un dément. L’apocalypse… le bon père avait raison. C’est le Tout-Puissant qui veut nous punir…

– Qu’est-ce que vous dites ? Ce n’est pas la fin du monde, c’est seulement un maudit embouteillage.

– Les morts ont ressuscité pour dévorer les vivants. Vous n’avez pas écouté la radio ? On ne parle que de ça. Laissez-moi partir !

Et sur ces dernières paroles, il se dégagea vivement, franchit la rambarde de sécurité, traversa la voie opposée et disparut dans les haies d’arbustes qui bordaient la route.

Thierry revint en vitesse à sa voiture et mit un certain temps avant de trouver l’unique station qui émettait encore. Elle diffusait à présent un message d’alerte enjoignant les citoyens à se calfeutrer chez eux. Mais il n’eut pas la possibilité d’écouter la suite du communiqué. Plus loin devant, des gens en proie à une panique incontrôlable fuyaient à toute vitesse. Derrière eux, d’autres individus, femmes et hommes, les poursuivaient. Il se dressa hors de la voiture et aperçut une jeune fille qui venait d’être rattrapée par un groupe qui la talonnait. Ces derniers se mirent à la mordre avec férocité en arrachant des lambeaux de chair à chaque coup de mâchoire qu’ils lui infligeaient. Face à ce spectacle d’une telle violence, Thierry paniqué remonta dans son véhicule, redémarra et par une manœuvre rapide fit demi-tour afin de prendre la voie à contresens. Il tâcha d’éviter les voitures qui venaient dans sa direction et qui ne réalisaient pas encore le cauchemar qui les attendait plus loin. Lorsqu’il aperçut sur le bord de la chaussée un accès prévu pour les équipes de la sécurité autoroutière, il donna un vif coup de volant et y pénétra en défonçant le portail grillagé qui lui barrait le chemin. Il roulait à présent sur une étroite route qui le conduisit à la départementale voisine. Au même instant, son téléphone vibra. C’était encore Fauvet qui l’appelait.

– Allo ? Monsieur le directeur ? C’est un cauchemar ici…

– Lambert, bon sang ! Mais qu’est-ce que vous fichez ? Vous m’aviez dit que vous n’étiez plus qu’à quelques kilomètres. Ça fait déjà une demi-heure que je vous attends…

– Ce n’est pas le problème. Il y avait un bouchon sur l’autoroute et maintenant c’est le chaos total…

– Qu’est-ce que vous me racontez, mon vieux ? Vous allez vous bouger et plus vite que ça…

– Je vousrépète que c’est le bordel partout, patron. Je fais du mieux que je peux. Vous n’avez pas entendu ce qui se passe ?

– J’en ai rien à battre de vos histoires. Magnez-vous le train, c’est tout ce que je vous demande.

– Ok, c’est bon, ferme ta gueule, je te l’amène ta foutue bagnole, hurla l’employé en colère.

– Pardon ? Ne prenez pas ce ton avec moi,…

Thierry coupa net la communication et poussa une exclamation de joie en réalisant qu’il venait d’envoyer bouler enfin son crétin de patron pour la première fois. Il voyait clair dans son esprit à présent. Il allait lui porter sa Jaguar et lui cracher sa démission à la face en le plantant avec ses dossiers. Il poursuivit sa route en évitant le désordre qui régnait partout. De temps à autre, un forcené s’accrochait à son véhicule, mais le bolide, emporté par la vitesse, éjectait les « enragés » un à un. Enfin, il s’engouffra dans la zone industrielle où se situait la SODEXPEAU. À sa grande surprise, une enfilade de camions militaires était stationnée le long du trottoir. Devant le portail de l’entreprise, deux types armés et en uniforme lui firent signe de stopper la voiture. Fauvet restait en retrait, encadré par des hommes, visiblement des officiers à la ribambelle de galons qui ornaient leurs vestons. Le P.D.G. ordonna de laisser passer l’employé. Une fois garé, ce dernier descendit de la Jaguar et s’avança vers son patron, fermement décidé à lui dire sa façon de penser. Mais il fut vite empêché par des soldats qui le tinrent à bonne distance. C’est là qu’il en remarqua d’autres, armés de fusils d’assaut, qui gardaient les portes vitrées bloquées par de lourdes chaînes en acier.

- Qu’est-ce que se passe ici ? demanda-t-il en se dégageant de l’emprise des militaires.

– Mon petit Lambert fit le P.D.G. avec une pointe de sarcasme dans la voix, j’ai failli attendre. Je vous présente le général Mondragon et son ordonnance, le lieutenant Lecorff du projet C.E.M.I.R.D.E comme vous pouvez vous en douter.

– Et pourquoi avoir bloqué les entrées du bâtiment ?

– Que de questions ! Toujours aussi curieux. Je ne vous connaissais pas un tel caractère. C’est bien dommage, car il aurait pu être bien utile en d’autres temps. À présent, c’est trop tard. Il ne nous servira plus à rien.

– Répondez, s’emporta Thierry. Pourquoi ces chaînes ?

– Vous aurez le loisir de le découvrir quand nous aurons quitté les lieux, lança Fauvet.

Puis il se tourna vers l’ordonnance Lecorff :

– Allez donc la chercher. Elle se trouve dans le coffre de la voiture. Le double fond…

Le lieutenant marcha jusqu’à la Jaguar, fouilla un instant à l’arrière et en sortit un attaché-case qu’il remit à l’homme d’affaires ?

– Qu’est-ce que ça fichait là, ça ? Qu’est-ce que c’est ? demanda Thierry étonné.

– La réponse à vos questions et la seule façon de se sauver de ce grand bordel, rétorqua le directeur en brandissant l’objet comme un trophée. Je vous laisse à présent. D’autres projets m’attendent, ajouta-t-il. Ah ! Une dernière chose : Lambert, vous êtes viré, comme le reste du personnel d’ailleurs. Je vous souhaite bonne chance.

– Quoi ? Espèce de salaud ! Vous saviez pour tout ça ? demanda-t-il en voulant retenir le fuyard.

Mais les soldats l’en dissuadèrent en brandissant leurs fusils. Impuissant, le jeune homme assista au départ du directeur de la SODEXPEAU et de son cortège militaire. Encore hébété par toute cette histoire, il entendit alors une voix lointaine et étouffée qui appelait. Il aperçut avec effroi Claire Ringer, prisonnière du sas d’entrée. Derrière elle, de l’autre côté de la seconde rangée de portes vitrées, était amassé le reste du personnel qui ne ressemblait plus qu’à un troupeau d’animaux enragés. La pauvre secrétaire terrifiée le suppliait de la sortir de là, mais les chaînes étaient bien fixées et trop robustes pour qu’un seul homme en vienne à bout. Le regard de Thierry tournait en tous sens et cherchait un quelconque moyen de secourir sa collègue. En voyant la Jaguar abandonnée par son propriétaire, il s’approcha de la jeune femme avant de se coller au verre épais.

– Claire ! Calmez-vous et mettez-vous sur le côté, je vais revenir. Protégez-vous le visage des éclats et blottissez-vous dans un coin. Faites ce que je vous dis ! Dépêchez-vous !

Il courut jusqu’à la voiture de luxe, la démarra puis la présenta bien en face des entrées. Réalisant ce qu’allait faire son sauveur, la secrétaire s’écarta en vitesse. Le moteur rugit puis le bolide se rua sur les portes vitrées qui volèrent en une pluie scintillante. La jeune femme eut tout juste le temps de s’engouffrer dans le véhicule lorsque la horde macabre se précipita sur elle. D’un coup d’accélérateur, l’audacieux conducteur fit marche arrière, puis opéra un tête à queue digne d’un pilote d’essai avant de rouler droit devant lui en évinçant les monstres qui tentaient de s’accrocher à la voiture.

Sur plusieurs kilomètres, les deux collègues ne prononcèrent aucune parole. Ils se contentaient de laisser leurs regards courir sur le paysage alentour. Peu à peu, la folie et la dévastation envahissaient la ville et ses environs. Ils quittèrent la zone industrielle et plus tard, l’agglomération. Lorsqu’ils atteignirent la route départementale et enfin la campagne, Claire prit la main de son sauveur et la serra très fort en plongeant ses beaux yeux noisette noyés de larmes dans ceux du jeune homme. Il était à présent là l’avenir de Thierry Lambert : seul avec la femme de sa vie à bord d’une voiture de luxe qui roulait à tombeau ouvert.

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