LA DERNIÈRE STATION (Remords vivants) 13 Août 2018

Nouvelle du recueil "Remords vivants"

- Je vous dois combien ? demanda l’homme méprisant en complet veston de marque.

– 57 euros pour le plein et 10 de plus pour le nettoyage, ce qui vous fait 67 euros, répondit Greg, l’employé de nuit de la dernière station avant la sortie 11 de la A26 surnommée l’autoroute des Anglais.

– Et bien, dites donc, il n’est pas donné le lavage. On vit bien sur les voies rapides de la région, ajouta le client d’un air agacé.

– Désolé, mais ce n’est pas moi qui fais les prix, dit-il sur un ton blasé.

L’homme visiblement contrarié récupéra sa monnaie et fila hors de la boutique sans adresser le moindre mot de politesse. Greg suivit du regard ce type à qui il aurait bien dit sa façon de penser. Il s’engouffra dans sa Jaguar F-Type de couleur noire et démarra à toute vitesse avant de disparaître sur la voie d’accès. Il n’en pouvait plus de ces remarques désobligeantes qu’il entendait à longueur de journée. C’était son lot depuis que sa vie avait basculé dans une âpre solitude forcée par un divorce fastidieux et procédurier. Son ex-femme avait demandé la rupture de leur contrat de mariage quelques mois à peine après que l’entreprise dont il était le créateur avait déposé le bilan. Depuis ce temps, il était amer et s’en voulait. Il se reprochait de n’avoir pas su deviner que sa femme faisait partie de ces sottes qui jugent les hommes à leur réussite professionnelle. Sa brève ascension sociale l’avait aveuglée sur la vraie personnalité de cette femme qu’il croyait fidèle et infaillible. Cerise sur le gâteau, ils avaient eu un enfant, un fils dont cette vipère avait obtenu la garde exclusive. C’est si simple quand on fricote avec son avocat et amant. Lorsqu’il songeait à son petit gars, la colère et la tristesse le submergeaient comme à cet instant précis. Tout en reniflant pour ne pas céder à une soudaine montée de larmes, il passa dans l’arrière-boutique, attrapa la bouteille qu’il dissimulait au fond d’un placard et but au goulot une longue rasade de whisky.

Grégoire Duchêne, 47 ans, divorcé, seul et alcoolique pensa-t-il en fixant son reflet dans un vieux miroir fissuré accroché au mur avant de retourner derrière le comptoir. L’endroit était désert. Aucun véhicule ne s’était présenté depuis la visite désagréable du pauvre imbécile à la Jaguar de luxe. Le soleil allait bientôt se lever et l’équipe de jour prendre la relève. Il profita de ce moment de répit pour allumer la radio. La course cycliste Paris-Roubaix allait débuter dans quelques heures et comme tout bon supporter qui se respecte, il ne voulait pas manquer ça. Il n’était pas ce qu’on pouvait appeler un sportif exemplaire, mais au moins cela alimentait les conversations entre collègues de travail. Pour l’instant, les chaînes d’information se contentaient de ressasser leurs sempiternels faits divers politiques, économiques ou autres. Cependant, une nouvelle particulière attira l’attention du quadragénaire. Des cas de ce qui semblait être une épidémie de rage étaient apparus dans plusieurs localités. Le comble. Il ne manquait plus que ça. Le retour de maladies dont on avait plus entendu parler depuis des lustres alimentait les rumeurs. L’inconstance de ce monde le rassurait. Il estimait qu’après tout il était bien plus médiocre comparé à sa propre petite existence pour laquelle il avait peu de foi. Soudain, la sonnerie de son téléphone portable mit un frein à ses tristes pensées. Il jeta un œil distrait à l’écran qui affichait le prénom de son fils et dans un sursaut d’énergie se saisit de l’appareil :

– Allo ? François, c’est toi ?

– Papa ? Ouais, c’est moi. Je vais venir te voir. Ça urge…

La voix de son garçon était angoissée. Greg le sentait toujours quand son fils n’allait pas bien. S’il avait peu d’estime pour sa propre personne, il n’en était pas moins un bon père. Depuis que le divorce avait été prononcé, il avait même retrouvé un second souffle. Une complicité plus forte était née entre son rejeton et lui. François avait quinze ans et vivait donc chez sa mère et son nouveau mari. Cette décision de justice avait bouleversé l’adolescent qui, depuis ce jour, menait la vie dure à tout le monde. Cependant, il était un garçon plein de qualités et ça, son père n’en doutait pas. Il ne cessait de le lui répéter afin qu’il change de comportement, qu’il ne se laisse pas aller, qu’il pense à lui, qu’il ne fasse plus cas des histoires merdiques des adultes.

– Papa, ça déconne grave ici. Faut que je me tire vite fait. Je veux revenir avec toi, chuchotait-il inquiet.

– Holà, holà, fiston, ce n’est pas possible. Si tu fais ça, comme ça, on va m’interdire de te voir. Tu dois reformuler tes vœux de résidence bientôt. Tu seras en âge de décider chez qui tu iras vivre. Tu sais ce qu’a dit le juge et puis si tu déconnes ça va donner des idées à ton beau-père… Tu le connais. C’est un avocat et…

– Lui, je l’emmerde, c’est un pauvre type, c’est tout, coupa le garçon excédé.

– Bon, calme-toi. T’es où, là ? T’es seul ? Personne ne t’entend, j’espère.

– Je me suis enfermé dans la cave. Ils sont à l’étage. Papa vient me chercher. Ils sont devenus complètement tarés…

– Écoute François, je suis encore au boulot. Je ne peux pas me débiner comme ça. Je vais avoir des problèmes. L’équipe de jour n’est pas arrivée. Dès qu’ils sont là, on se rappelle et je te rejoins.

– Papa, ça craint trop ici, je te dis… Je ne sais pas quoi faire…

L’inquiétude de Greg se fit plus présente lorsqu’il sentit que son fils commençait à vraiment paniquer.

– Qu’est-ce qui ne va pas ? On t’a fait du mal ?

– Non, ce n’est pas ça, mais… merde ! Il y a quelqu’un qui descend les escaliers de la cave ! fit l’adolescent dont la frayeur était à présent bien perceptible.

– Bon, ok, garde ton calme ! Tu peux sortir ?

– Ouais, par la porte qui donne sur l’extérieur, mais c’est le bordel aussi… Il y a des gens qui…

La liaison téléphonique devenait mauvaise. Greg se déplaça rapidement dans la boutique pour retrouver une meilleure connexion au réseau. La voix de son fils lui parvenait par intermittence.

– Dehors… Il y a… Des… Attaque… Police… Ils sont fous…

– François ? François, tu m’entends ? Barre-toi de là ! Prend ton VTT et tire-toi, je te dis… Utilise le même chemin que d’habitude pour venir ici, je te rejoins sur la route… François ? T’as entendu ?

– OK… Papa… Compris… Le…

C’est tout ce que Greg capta de dernières paroles de son fils avant qu’un concert de cris inhumains et de grésillements saturèrent l’écouteur. La liaison était à présent totalement interrompue. Plus de réseau. Le soleil était déjà levé. 7H30. Et l’équipe de jour n’avait toujours pas montré le bout de son nez. Il tenta de les joindre, mais le téléphone du magasin était mort lui aussi. Seule la radio continuait à vomir son flot de nouvelles, les unes plus alarmistes que les autres sur cette épidémie qui vraisemblablement prenait des proportions de plus en plus importantes. Il sortit à l’extérieur et se dirigea vers la voie rapide. Il n’y avait pas l’ombre d’un véhicule à l’horizon, ce qui, surtout à cette heure-ci, était totalement incongru. L’autoroute aurait dû commencer à voir son pic de fréquentation augmenter depuis un moment. Inquiet pour son fils, lassé d’attendre, il décida de tout planter pour le retrouver. Mais lorsqu’il fit demi-tour pour revenir à la boutique, il était entouré par les collègues de l’équipe de jour. Ces derniers le dévisageaient à une bonne distance. Il eut un sursaut.

– Putain, les gars ! Vous m’avez fait peur ! Je ne vous ai pas vu arriver… Vous savez que vous êtes à la bourre, là ?

Il se tut tout aussitôt lorsqu’il constata que les trois hommes, le pompiste et les deux mécanos avançaient étrangement à pas lourds dans sa direction. Aveuglé par le soleil qui poursuivait son ascension, il ne remarqua pas de suite l’apparence horrible de ses camarades de travail. Une fois à sa portée, il put distinguer nettement que ces derniers n’étaient plus que des cadavres vivants de chairs arrachées et sanguinolentes. Les immondes créatures prises d’une soudaine frénésie se jetèrent sur leur camarade qui bouscula le premier assaillant, puis esquiva les deux autres avant de foncer vers le magasin et s’y enfermer. Les monstres ne mirent que quelques instants pour se coller aux vitrines de la boutique. Greg n’en croyait pas ses yeux et criait :

– Bon sang, les gars ! C’est quoi ce bazar ? Qu’est-ce qui vous est arrivé ?

Pour toute réponse, les trois morts-vivants enragés se contentaient de pousser des hurlements lugubres en heurtant le verre heureusement épais et sécurisé. Greg vérifia encore que la porte était bien bloquée puis se dirigea vers la radio dont il augmenta le son. Une alerte d’urgence remplaçait à présent les infos et se répétait à intervalle régulier. Elle sommait tous les citoyens de se barricader chez eux et de ne sortir sous aucun prétexte. Il sentit un court instant de désespoir l’envahir en pensant à son fils qui devait en ce moment même parcourir la distance qui le séparait de la station. Soudain, un crissement de pneus se fit entendre à l’extérieur. Il revint en vitesse vers les vitrines et aperçut alors un autocar qui semblait hors de tout contrôle et fonçait à vive allure dans sa direction. Le véhicule se heurtait régulièrement aux garde-fous qui longeaient la voie d’accès et dans une embardée spectaculaire vint s’encastrer au niveau de la pompe à essence destinée aux poids lourds. Par chance, cette dernière n’était pas réapprovisionnée et ne devait plus contenir qu’un dixième de sa capacité. Il pensa que l’explosion était évitée, d’autant plus que la citerne était éloignée des autres, toutefois l’imminence d’un départ d’incendie était à craindre. À l’intérieur de l’autobus, il régnait une grande agitation. Lorsque les portières s’ouvrirent une femme en surgit, les vêtements en haillons ainsi que le visage stigmatisé par une terreur effroyable. Un flot de monstres sanglants, écorchés et enragés comme ses trois collègues, apparurent à leur tour en poursuivant la pauvre victime qui chuta brutalement sur le goudron. En un instant, la horde macabre la rejoignit et l’étripa comme des vautours l’auraient fait avec une carcasse. Greg détourna un instant la tête, écœuré et choqué par cette vision d’horreur. Derrière, le bus commençait à prendre feu. Un dernier zombie en sortit, le corps calciné, avant de s’étaler de tout son long. Les flammes pouvaient donc avoir raison de ces monstres. En voyant la bonne cinquantaine de morts-vivants qui arpentaient à présent le parking de la station, il songea aussitôt à son fils qui n’allait pas tarder à débouler sur son vélo. Il fallait faire vite et trouver un moyen d’écarter les créatures. Il se précipita à la porte de qui menait à l’atelier de mécanique dont, par chance, le rideau de fer était encore baissé. Il fouilla désespérément tous les établis, à l’affut de ce qui pourrait lui servir contre cette horde sauvage. C’est alors qu’il aperçut dans un coin les bonbonnes du poste à souder que ces camarades de travail utilisaient souvent pour du rafistolage temporaire de pièce de moteur. Juste à côté trainaient un gros bidon plein de carburant et un Karcher. Il était aussi un excellent bricoleur et, sans attendre, il se saisit du matériel, de tuyaux, de colliers de fixation et de tout ce dont il allait avoir besoin pour se confectionner une arme efficace. Quelques instants plus tard, le bidouilleur de génie possédait un lance-flamme artisanal. Par un habile montage, une bonbonne de gaz servait de brûleur. Elle était reliée au Karcher rempli de carburant qui offrirait la pression nécessaire pour cracher des jets incandescents. Il ne restait plus qu’à tester la fiabilité de l’engin. Et pour ça, une trappe menait sur le toit des locaux de la station. Ce dernier était plat afin d’en faciliter l’accès aux équipes de maintenance. Une fois au-dessus du magasin, il alla sur le bord. En bas, privé de chair fraîche à dépecer, l’ignoble groupe s’était éparpillé sur tout l’endroit. Mais lorsqu’elle sentit la présence de l’homme qui les dominait, elle s’agglutina juste en dessous de lui.

– Voilà, mes salopards, c’est ce que j’attendais, hurla-t-il. Approchez ! Papa Greg a une surprise pour vous !

Et joignant le geste à la parole, il alluma le brûleur et appuya sur la manette de son arme improvisée. Elle libéra une giclée de feu de plus de cinq mètres de long qui vint lécher les zombies avant que ces derniers ne s’enflamment les uns après les autres.

Au même moment, Il entendit un cri derrière lui. François pédalait à toute vitesse dans la direction de la station, mais il freina sec lorsqu’il réalisa ce qui s’y déroulait. Son père l’appela :

– Fais le tour ! Par-derrière !

L’adolescent lui fit signe que le message était bien reçu et bifurqua afin de contourner la maison. Déjà, quelques zombies avaient repéré la présence du garçon et progressaient vers lui. Une fois qu’il fut en position derrière le bloc de bâtiments, il fit descendre une échelle métallique qu’il remonta dès que son fils fut hors d’atteinte et, soulagé, prit ce dernier dans les bras.

– J’ai cru que je t’avais perdu pour toujours.

– Moi aussi, papa. Je pensais ne jamais y arriver en traversant la ville, mais une fois à l’extérieur c’était plus simple. C’est l’enfer là-bas, tu sais. Il y en a partout, dit-il en désignant les torches vivantes qui s’effondraient une à une en poussant des cris immondes.

- Et ta mère ? demanda-t-il sans trop d’espoir.

François se contenta tristement de hocher la tête.  

– Ils sont devenus comme eux… Je n’ai pu rien faire, papa, répondit-il en sanglotant.

– Chut. Ne dis rien. Ce n’est pas ta faute. Tu étais tout seul… Tu ne pouvais rien faire.

Le père et le fils ne se quittaient plus et se tenaient fermement comme des naufragés en pleine tempête. Une fois calmés, ils s’avancèrent vers le bord du toit. François regarda dans la direction du lance-flamme improvisé. Il essuya son visage mouillé du revers de la manche et, intrigué, se tourna vers son père.

– C’est toi qui as fabriqué ça ?

– Ouais. C’est plutôt efficace comme tu as pu voir. Il n’y a presque plus d’essence dans le réservoir, mais je crois que j’ai une idée pour le rendre plus économe. Et puis j’ai de la réserve de carburant, ici.

- Qu’est-ce qu’on attend ? demanda l’adolescent en adressant un sourire timide à son père.

– T’as raison. On redescend au garage et on se met au boulot. Il faudra aussi te fabriquer une sulfateuse.

– Rien que pour moi ?

– Je pense que tu en auras besoin. Il va falloir apprendre à se battre, mon petit gars. Plus rien ne sera comme avant…

Tout en discutant, ils se dirigèrent vers la trappe et gagnèrent l’atelier de mécanique. Quelques heures plus tard, ayant fait le plein de provisions, d’eau et équipés de leurs armes respectives, ils avançaient sur l’autoroute des Anglais. Ils carbonisaient et supprimaient tous ceux qui tentaient de les mordre en laissant à perte de vue, le long des quatre voies, d’interminables colonnes de fumées noires. Ce n’était peut-être pas la vie idéale que voulait offrir Grégoire à son fils, mais à présent il était certain qu’ils ne se quitteraient plus jamais et que la mort resterait seule juge de leur destinée.

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