LES DERNIERS SERONT LES PREMIERS (Remords vivants) 15 Août 2018

Nouvelle du recueil "Remords Vivants"

 

« Les derniers seront les premiers, les derniers seront les premiers ! » ne cessait de se répéter César à mi-voix en courant à perdre haleine. Le pauvre homme avait abandonné l’unique véhicule du presbytère de la paroisse de Thelus près de l’échangeur autoroutier d’Arras. Il descendait à présent la rue de l’Œillette et se rapprochait du bourg. Lui, qu’on surnommait au village « le givré de Thelus », n’avait acquis sa renommée que parce qu’il était autiste. Il ressemblait à un adolescent dans le corps d’un trentenaire. De parents inconnus, il avait vécu jusqu’alors un interminable va-et-vient dans les hospices ou les hôpitaux psychiatriques des environs. C’est le père Matthias qui le délivra de cette triste errance. Dans sa grande générosité chrétienne, le prêtre l’avait recueilli et lui avait offert un travail de garçon à tout faire au sein de sa paroisse. Il tenait plutôt le rôle de sacristain maudit, de souffre-douleur. Le « bon père », comme on l’appelait, n’était pas si avenant que cela. Il avait la sulfureuse réputation d’être autoritaire. Certaines de ses ouailles le considéraient comme un prophète à la piété exacerbée, mais le fanatisme religieux était son pain bénit quotidien. César lui vouait une fidélité sans compromis, une sainte adoration, car il était cet homme à la foi inébranlable qui l’avait sorti de son enfer. Tout à propos, notre « givré de Thelus » allait justement aborder bientôt la rue d’Enfer qui conduisait à l’église Saint Ranulphe. Cette dernière était protégée par un îlot de maisons nichées au cœur de la commune. Un petit sentier dallé menait à l’arrière de l’édifice. C’est ce chemin qu’empruntait d’ordinaire César et nul autre afin de rejoindre son « bon père ». Mais l’étrange calme qui régnait dans les artères du village ralentit un peu la course du brave homme. Le serviteur dévoué marchait à présent en se dandinant tel un enfant comme il avait coutume de faire lorsqu’il sentait que les évènements allaient lui échapper. Il tournait la tête en tout sens, espérant croiser une bonne âme, mais le bourg restait désert. L’idée de tomber nez à nez avec les « morts qui marchent » qu’il avait aperçu dans l’embouteillage où il avait abandonné son véhicule, le terrifiait. Oui, il conduisait malgré son handicap. Il savait faire beaucoup de choses. Il possédait, entre autres, un don d’observation et une mémoire des chiffres hors normes. Ces nombreux talents compensaient ses défaillances et dérangeaient les citoyens « bien pensants » qui ne manquaient pas de moquer le pauvre homme. Le père Matthias lui avait ordonné, ce matin-là, d’aller faire une course dans la bourgade voisine. Ce devait être simple. César avait un G.P.S. dans la tête. Il connaissait les environs comme sa poche. Mais les horreurs dont il avait été témoin sur l’autoroute lui avaient coupé toute envie d’aller plus avant. Pour le pauvre coursier, les trompettes de l’Apocalypse venaient de sonner le jugement dernier, car les morts s’étaient réveillés pour dévorer les vivants. Il n’envisageait à présent le salut de son âme qu’auprès du père Matthias. Redoublant de prudence, il s’approcha de la porte arrière de l’église. Il ne savait plus s’il devait crier pour qu’on l’entende ou frapper ou encore faire le tour pour rejoindre l’entrée principale. Il n’eut pas le temps de se décider lorsqu’une poigne forte et assurée l’entraina à l’intérieur de l’édifice. À présent, la silhouette imposante du prêtre dominait le pauvre bougre.

– Mais où étais-tu passé tout ce temps ? Je me suis inquiété…

– Les morts qui marchent, bon père, les morts qui marchent…, balbutiait le pauvre homme terrifié.

– Je sais. Je sais. Où est la voiture ?

– J’ai été obligé de la laisser là-bas. Trop de morts qui marchent sur la grande route. Trop de morts…

– Par tous les saints, calme-toi. Tu trembles comme une feuille. Allez. Les autres attendent.

– Les autres ?

– Nous étions en prière. Nous devons louer le seigneur pour le salut de nos âmes. Dieu est en colère.

– Mais les morts…

– L’église est verrouillée. Nous ne risquons rien. Allez, viens te recueillir avec nous.

César suivit le « bon père » dans le déambulatoire qui menait à l’arrière de l’autel. Il rejoignit la vingtaine de fidèles qui s’étaient amassés sur les premiers bancs, mais prit place un peu à l’écart du groupe. Des visages affligés par la peur et le désespoir se tournèrent vers lui lorsqu’il fut enfin assis. Il y avait là quelques personnes bien connues du village : les Lantiers qui tenaient l’épicerie générale de la rue du Sac, Monsieur Viloneux, le banquier de l’agence de la grande rue centrale, la terrible mademoiselle Gisèle, la bouchère de la rue de Bailleul, une peste aussi méchante que repoussante qui ne ménageait jamais le pauvre homme. Cependant, il lui rendait bien et la surnommait « la sorcière langue de bœuf » (jeu de mots dont il était fier, car en ce qui concernait cette harpie, il estimait qu’il y avait peu de différence entre bœuf et beauf). Cette querelle fâchait souvent le « bon père ». Il ne fallait pas médire au sujet d’une de ses fidèles les plus engagées dans les bonnes œuvres paroissiales. IL y avait aussi Monsieur Vitrol, le maire. César s’étonna un instant de la présence de ce dernier en ces lieux. En effet, l’élu et le curé entretenaient des relations houleuses. Une incessante rivalité entre laïcité et religion animait le village comme un peu partout dans le pays. Le père Matthias reprit sa pieuse attitude de recueillement, la tête baissée et les yeux fermés. Ses fines lèvres, qui ajoutaient une note de sévérité à son visage mangé par une longue barbe fournie, murmuraient une prière. Lorsqu’il eut terminé, il leva ses deux bras immenses en ouvrant ses larges mains au ciel :

– Seigneur, ayez pitié. Christ, ayez pitié. Seigneur, ayez pitié. Christ, écoutez-nous. Christ, exaucez-nous. Père céleste, qui êtes Dieu, ayez pitié de nous…

Une fois la litanie répétée par le groupe des fidèles, le prêtre s’avança devant l’autel.

– Mes sœurs et mes frères, dans cette terrible épreuve que Dieu nous soumet nous devons garder notre foi tout offerte au Christ, notre sauveur. Cependant, monsieur le maire a souhaité prendre la parole afin d’exposer son point de vue sur les tragiques évènements qui se sont imposés à nous.

Vitrol se leva lentement, salua poliment le curé d’un mouvement de tête et se plaça, solennel, face à l’auditoire :

– Mes chers concitoyens. J’imagine bien le désarroi et la peur qui vous animent tous en ce moment. Notre monde ne sera plus jamais le même, la vie que nous avons menée ainsi que notre village auquel nous étions si attachés. Mes pensées vont aussi aux amis, aux parents, aux connaissances que nous avons perdues et dont nous pleurons la cruelle disparition. Cependant, j’ose ici garder une lumière d’espoir. Nous devons et nous pouvons nous organiser afin d’affronter les jours sombres qui nous attendent. Avant de quitter l’hôtel de ville, j’ai reçu un appel des autorités locales de sécurité civile. Elles nous invitaient à rester à l’abri de nos demeures. Mais tout est allé très vite et certains, comme nous tous, ont trouvé refuge dans cette église que le père Matthias a eu la bonté de nous ouvrir. Je lui en suis reconnaissant.

- Ce n’est pas moi qu’il faut remercier, mais Dieu, mon fils ! ajouta sèchement l’homme de foi.

– Oui… Monsieur le curé nous a assuré que l’édifice était imprenable et que nous étions, pour l’instant, en sécurité. Cependant, nous n’avons ni vivres ni matériel de premiers secours sous la main. Il va donc falloir nous organiser pour aller en chercher malgré le danger certain qui règne dans nos rues à présent…

César leva alors une main timide qui fit se tourner de nouveau les visages dans sa direction.

– César ? Tu voulais dire quelque chose ? demanda le maire.

– Oui… Les morts qui dévorent les vivants ne sont pas dans le village en ce moment…

– Oh, seigneur ! Que cet idiot se taise, murmura mademoiselle Gisèle exaspérée.

– Je ne suis pas idiot, rétorqua-t-il vivement à l’adresse de la méchante femme. J’en viens de dehors et il n’y avait personne dans les rues. Tout le monde a disparu. Je le sais, j’y étais, reprit-il plus fort avec impatience.

– Nous te croyons, César. Pas besoin de te mettre en colère. Mais que faisais-tu dehors ? D’où venais-tu ?

– Une course pour le « bon père ». J’étais sur l’autoroute. Il y a eu un embouteillage et les morts qui dévorent les vivants sont apparus…

Le père Matthias se pencha vers le maire :

– Il a abandonné l’utilitaire de la paroisse là-bas. Il a dû paniquer, le pauvre.

– Cette voiture nous aurait été d’un grand secours. Il aurait été plus prudent d’être à l’abri d’un quelconque véhicule pour se déplacer à l’extérieur, ajouta l’édile désolé.

– Oui, en effet, c’est dommage, lança mademoiselle Gisèle avec contrariété. Faut toujours qu’il en fasse qu’à sa tête cet imbécile. Vous lui donnez trop de responsabilités qu’il est incapable d’assumer, mon père. Et voilà où ça mène.

César garda le silence. Son regard se dirigea vers le prêtre qui descendit lentement vers l’épicière.

– Ma fille, nous n’avons rien à lui reprocher, mais Dieu a, sans nul doute, de nombreux griefs à l’égard de ses enfants. N’oubliez pas que lorsque nous nous présenterons à lui, nous devrons répondre de nos actes comme de nos paroles.

Devant la sévérité de ton qu’avait utilisé le père Matthias, la mégère détourna les yeux en soupirant. Après un lourd silence, l’édile reprit son propos.

– Bien… Si César dit vrai, il y aura donc moins de danger que prévu. Nous devons former des équipes afin d’aller chercher ce dont nous aurons besoin. Qui est volontaire ?

– Peut-être est-il plus prudent de ne pas bouger comme l’a conseillé l’armée, fit Viloneux, le banquier.

– Et s’ils n’arrivent jamais ? Qu’est-ce qu’on va faire ? demanda le père Lantier.

Ces soudaines remarques déclenchèrent un afflux de commentaires désordonnés et firent monter la tension d’un cran.

– Allons, allons, mes amis s’il vous plaît ! Un peu de calme, quémanda Vitrol. Je suis certain que nous trouverons des solutions qui nous conviendront.

– Faites au mieux, monsieur le maire. Avec l’aide de Dieu, nous réussirons peut-être à nous sortir de ce cauchemar. Nous allons faire du thé pour tout le monde, ajouta le prêtre. Ça apaisera peut-être un peu les esprits.

Puis il fit signe à César de le suivre d’un discret mouvement de la tête. Comme un bon petit soldat, il obéit immédiatement et emboîta le pas au père Matthias dans la sacristie derrière l’Abside. Une fois hors de portée des fidèles, le « bon père » se retourna vivement vers son homme à tout faire.

– César, il va falloir que tu récupères la voiture ou que tu en trouves une autre. Tu vois bien que nous n’avons pas la choix.

– Mais les morts dehors, se défendit l’autiste.

– Si ton âme est pure, ils ne viendront pas jusqu’à toi. Souviens-toi du psaume 23 : « Quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi… »

– Mais ce n’est pas comme ça que ça se passe à l’extérieur… Ils s’en prennent à tout le monde…

- Ça suffit ! ordonna le prêtre. C’est la volonté de Dieu et tu ne dois pas la contredire.

César eut un bref mouvement de recul, car les sautes d’humeur du père l’indisposaient. Ce dernier avait même souvent porté la main sur lui lorsqu’il était plus jeune. Il gardait une phobie maladive de ses excès de violence ainsi que quelques traces corporelles dont il n’avait jamais parlé. Sans ajouter un mot, il prépara une grande théière et revint vers le reste des survivants qui poursuivaient leur discussion. Il servit un bol à chacun puis retourna seul dans la sacristie afin de poser son plateau. Il profita de ces quelques moments de répit pour souffler un instant. La confusion régnait dans son esprit à l’idée d’arpenter une nouvelle fois les rues où les morts dévorent les vivants. Soudain, il entendit un petit frottement suivi d’une plainte derrière le rideau poussiéreux d’un vieux confessionnal entreposé dans la pièce. Pris d’une frayeur subite, il voulut s’enfuir à toutes jambes. Cependant, un second gémissement plus précis arrêta net son élan.

– Qui est là ? Si vous ne vous montrez pas, je vais prévenir le père Matthias.

Le velours usé s’écarta doucement pour laisser apparaître une pauvre enfant, les cheveux en bataille, les habits souillés et la mine épouvantée.

– S’il te plaît, monsieur, ne me fais pas de mal, fit la petite dont les beaux yeux bleus commençaient à se mouiller.

– Je ne vais rien te faire. Qu’est-ce que tu fais là ? Tu es toute seule ? demanda-t-il d’une voix rassurante.

– Je me suis cachée à cause des gens méchants.

– Et où sont tes parents ? Ils ne sont pas avec toi ?

– Ils sont devenus comme eux aussi, ajouta la fille en baissant la tête. Ils ont voulu me mordre, mais j’ai réussi à leur échapper.

César, touché par le cruel témoignage de la gamine, ne sut que répondre sur le moment. C’était bien la première fois qu’un enfant lui demandait de l’aide. D’ordinaire, les gosses du village prenaient un malin plaisir à le railler ou lui jeter des cailloux en l’insultant.

– Comment t’appelles-tu ?

– Rosie.

– Moi, c’est César, comme le chef romain, ajouta doucement le brave homme en souriant. Tu vas venir avec moi. Il y a les autres là-bas dans l’église. Il y a plein de personnes qui vont pouvoir s’occuper de toi. Tu n’es plus seule, tu sais.

La petite fille se contenta de hocher la tête en signe de refus, les yeux exorbités par la terreur.

– N’aie pas peur. Eux, ils ne sont pas comme les gens méchants. Ils sont comme toi et moi.

– Non. Ils vont devenir comme les autres, comme maman et papa…

– Comment le sais-tu ? Ils n’ont pas été mordus…

– L’eau… C’est l’eau qui rend les gens méchants…

– L’eau ?

– Oui, l’eau du robinet.

– Mais, ils n’ont pas bu d’eau du…

La gorge du brave homme se noua soudain lorsqu’il réalisa que lui et le père Matthias avaient distribué du thé à tout le monde.

– Le thé, murmura-t-il.

L’enfant hocha de nouveau la tête en signe d’approbation.

Un silence qui parut interminable s’imposa dans la sacristie. Lorsque César voulut sortir pour alerter les autres, la fille se jeta sur lui en le serrant très fort dans ses bras.

– Non ! N’y va pas ! Ils vont te manger aussi !

– Il ne faut pas qu’ils boivent… Il ne le faut pas.

Mais César ne put poursuivre. Un hurlement venait de retentir depuis le chœur de l’église, suivi de bruits de lutte et de bousculade. Il fit signe à l’enfant de retourner se cacher dans le confessionnal. Il sortit avec prudence de la sacristie et avança à quatre pattes derrière l’autel. Dans cette attitude forcée de pénitent, il pencha la tête et crut lâcher un cri d’horreur devant l’image qui s’offrait maintenant à lui. Au beau milieu d’une multitude de bancs renversés se tenait le père Matthias, bras en croix, les paupières fermées. Tout autour de lui, le reste des fidèles, devenus « méchants », mordaient à pleines dents le corps sanguinolent du prêtre avant que les yeux de ce dernier ne s’ouvrent livides comme ceux des morts qui dévorent les vivants. César ne bougeait plus, interdit, pétrifié par l’épouvante. Il sentit alors une petite main tirer un pan de sa veste. Il se retourna et vit le visage poupin de Rosie qui, un doigt sur ses lèvres, l’invita à la suivre en silence. À quatre pattes, tous deux reculèrent vers la sacristie comme des soldats sous le feu. Une fois en sécurité, ils se mirent à barricader la porte avec tout ce qui se trouvait à leur portée. À présent, les deux survivants, debout au centre de la pièce, tendaient l’oreille à l’affut du moindre bruit. Lorsque le silence fut total, les cris de ceux qui dévorent les vivants calmés, ils ouvrirent une des fenêtres qui donnait sur l’extérieur, l’enjambèrent et, main dans la main, s’éloignèrent sur la grande rue du village sans vie. Un peu plus tard, ils trouvèrent le vieux fourgon utilitaire du père Lantier. Ils forcèrent le coffre et découvrirent qu’il était chargé de vivres et d’eau minérale. L’homme et l’enfant se regardèrent en esquissant un sourire timide puis grimpèrent dans le véhicule. Par bonheur, les clés étaient encore sur le contact.

- Où on va ? demanda Rosie.

– Où tu le voudras. Je connais bien tous les chemins d’ici. César a une boussole dans la tête.

– Ce n’est pas possible. Comment peux-tu avoir une boussole dans la tête ? Ça n’existe pas…

– Ce n’est pas moi. C’est le Bon Dieu qui a choisi de me la placer là.

– Tu crois que nous sommes les derniers à être normaux ?

– Je ne sais pas. Mais rassure-toi, car le seigneur a dit : « Les derniers seront les premiers ».

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