LES ELEVES MODÈLES (Remords vivants) 21 Janv. 2019

Nouvelle du recueil "Remords vivants"

 

– Cette sortie en forêt avec les enfants était prévue de longue date. Les parents ont tous donné leur accord. La préparation de cette promenade pédagogique m’a pris un temps fou et vous savez combien c’est difficile de mettre chacun d’accord...

– Je ne suis pas une débutante, mademoiselle Dupuis. Je pense posséder bien plus d’années de pratique que tous les enseignants de cette école. Je vous répète que ces sorties sont tout juste proposées en option. Elles contraignent l’établissement à se conformer à des règles de sécurité incontournables et nécessitent la présence d’un personnel supplémentaire pour l’encadrement des élèves. Vous devez revoir votre copie si vous me permettez cette réflexion. Pour l’instant, elles sont annulées et feront l’objet d’un débat au prochain conseil d’administration.

    Anna se doutait bien qu’Hortense Clavet, la nouvelle directrice, lui servait encore un coup bas comme elle faisait systématiquement depuis sa prise de poste à la tête de l’école élémentaire Aristide Briand. La responsable la fixait d’un regard sans expression tout en affichant ce petit sourire méprisant qui la caractérisait si bien et lui valait ce surnom de « Folcoche » en référence à l’emblématique marâtre du célèbre roman d’Hervé Bazin. Son corps filiforme lui donnait des allures de plante carnivore aux yeux des enfants. Ces derniers sursautaient souvent lorsque sa voix éraillée de corbeau fâché raisonnait dans les couloirs de l’établissement. Cet oiseau de mauvais augure ne parlait pas : il croassait. Anna et ses collègues regrettaient le bon monsieur Georges qui coulait à présent une retraite bien méritée. Malgré son côté « vieille école », il avait toujours laissé son équipe œuvrer à sa guise. Il estimait qu’un enseignant devait avant tout rester le maître de sa classe et seul initiateur de l’aventure qu’il souhaitait vivre avec ses élèves tout au long de l’année. Avec Hortense Clavet, c’était peine perdue. Elle contrôlait, régentait, remettait tout en question. Imposant ses propres principes pédagogiques, elle forçait chacun à suivre son programme. Bref depuis l’arrivée de « Folcoche », toute nouvelle initiative était bannie ou rangée catégoriquement dans un tiroir. Anna, jeune institutrice d’à peine vingt-sept ans, savait bien en démarrant sa carrière qu’un jour ou l’autre elle croiserait ce genre de personne à l’égo démesuré et à l’abus de pouvoir facile. Toutefois, elle n’imaginait pas tomber sur quelqu’un d’aussi plein de mépris et d’entêtement que cette femme. Devant son refus, elle abandonna une fois de plus toute insistance. Le combat demeurait vain et l’ennemi trop borné. Elle laissa échapper un soupir de lassitude, se leva et quitta le bureau de la direction. Quelques foulées suffisaient avant de rejoindre sa classe, mais, tenaillée par la contrariété, elle ne put se présenter de suite à ses élèves restés sous la surveillance de Prune. Cette dernière avait accueilli sa nouvelle collègue la toute première fois où elle mit les pieds dans l’établissement. Depuis, les deux femmes avaient noué une belle complicité. Elles devinrent très solidaires pour contrer les assauts répétés de leur supérieure hiérarchique. Anna s’était adossée au mur opposé à l’entrée de la pièce, dans l’attitude du condamné résigné à mourir sous les balles du peloton d’exécution. La prénommée Prune aperçut sa silhouette par l’étroite petite fenêtre de la porte d’entrée. Elle ordonna le silence aux enfants avant de la rejoindre :

– Alors ? Qu’est-ce qu’elle a dit miss « peau de vache » ?

– C’est râpé pour la sortie. Plus qu’à tout annuler. Le pire c’est que je vais devoir supporter les doléances des familles.

– Qu’elle se débrouille toute seule. Moi, à ta place, je leur ferais parvenir une note pour qu’ils s’adressent à qui de droit.

– Tu parles. Je te rappelle que c’est « bibi » qui fait tampon. C’est comme ça que vont réagir les parents et c’est tout. Tu le sais bien.

– Pour l’instant, tu dois d’abord annoncer la nouvelle à tes élèves.

– Ils vont être déçus mes loulous. Ils y tenaient à leur sortie.

– Je n’en doute pas. Allons les rejoindre, tes petits anges.

– Justement. Ils me paraissent trop sages pour être honnêtes. On ne les entend même pas remuer. Qu’est-ce que tu leur as dit ? Tu terrifies les gosses à ce point là, toi ? demanda Anna avec humour.

– Rien de plus que de s’appliquer à leur travail. Par contre, je prends un vrai plaisir à les torturer à grands coups d’exercices d’algèbre et de grammaire, ajouta Prune en plaisantant à son tour.

Elles riaient encore ensemble quand elles entrèrent dans la salle de classe. Puis elles se figèrent lorsqu’elles réalisèrent que quelque chose d’anormal se déroulait devant elles. Les enfants, leurs bras posés sur la table, fixaient sans broncher le tableau noir. Cette étrange attitude de sage écolier aurait pu sembler naturelle, mais leurs yeux demeuraient vides de toute expression. Anna, pensant que ses élèves s’amusaient à taquiner leur maîtresse préférée, les interpella :

– Dites donc, bande de petits malins, ce n’est pas un peu fini vos simagrées ?

Lorsque sa main effleura ceux du premier rang, elle se ravisa bien vite et réalisa que ses « loulous », comme elle se plaisait à les surnommer, étaient bien la proie d’une inquiétante rigidité. Elle eut beau les secouer avec précaution, leur parler, rien n’y faisait.

– Qu’est-ce qu’ils ont ? demanda Prune qui commençait à s’angoisser.

– Je ne sais pas. Ce matin, j’ai dû les rappeler à l’ordre tellement ils étaient agités. Oh ! Je n’aime pas du tout ça. Allons prévenir quelqu’un. Viens, ne restons pas là. On va voir à côté.

    Désemparées, elles déboulèrent dans le corridor et voulurent gagner la pièce voisine, mais au même moment une autre camarade enseignante responsable d’une des classes de niveau élémentaire surgit de sa salle, les yeux hagards et visiblement terrifiés. Elle se précipita vers ses consœurs.

– Clotilde ? Quelque chose ne va pas ? demanda Anna.

– Ce sont les enfants. Je ne comprends pas… je… j’étais en train de leur copier une leçon au tableau et quand je me suis retournée, je les ai vus… Je…

    La pauvre femme, dans tous ses états, tenta encore de balbutier deux ou trois explications, mais elle n’eut pas le temps d’en rajouter. En l’espace de quelques secondes, tous les professeurs courraient de classe en classe pour témoigner du même phénomène inquiétant. Alertée par la rumeur qui enflait dans son établissement, la directrice se précipita hors de son bureau comme une furie.

– Mais bon sang ! Quelqu’un peut me dire ce quel est ce vacarme par ici ?

– Ce sont les enfants, madame…

Clothilde n’eut pas le temps de finir sa phrase que la supérieure s’engouffra dans une des salles. Le bref instant qu’elle y passa parut une éternité. Lorsqu’elle ressortit, son visage blême trahissait une certaine incompréhension. Elle esquissa une légère grimace comme pour se contenir, ne pas perdre le contrôle devant l’équipe enseignante qui la fixait puis, dans un nouvel élan, poussa la porte suivante pour constater que le phénomène s’était reproduit. De retour, elle se campa face à tout le monde.

– Nous nous trouvons peut-être face à une intoxication alimentaire ou autre chose de ce genre.

– Impossible. Nous n’avons pas encore déjeuné jusqu’à preuve du contraire et vous devriez savoir que les menus sont identiques pour tous. C’est sûr. Lorsqu’on ne met jamais les pieds au réfectoire, on peut se tromper. Question d’expérience, rétorqua Anna.

    Malgré la gravité de l’instant, la jeune institutrice ressentit une grande satisfaction à cette réponse qu’elle venait de lancer comme un boulet. Hortense Clavet ne prenait jamais ses repas à l’établissement. Elle considérait que son statut lui imposait de garder une certaine distance avec les élèves et les professeurs. Pour ces derniers, cette attitude trahissait bien le mépris que cette femme affichait à l’égard des autres. Cette brusque répartie avait réussi à clouer le bec de « Folcoche » qui poursuivit avec moins d’assurance.

– Et bien… heu… Nous devons prévenir les pompiers, la police, les urgences. Je ne sais pas moi…

– Qu’attendez-vous ? C’est votre rôle de directrice, ajouta Prune qui profita de la « fenêtre de tir » ouverte par Anna.

    Hortense Clavet se tut et tourna les talons pour rejoindre rapidement son bureau.

– Voilà, c’est ça. Va t’occuper de tes affaires, vieille toupie, susurra-t-elle entre ses lèvres.

– Et pour les enfants ?

– Ne les lâchons pas d’une semelle. Restons avec eux, le temps que les secours arrivent.

D’un commun accord, les enseignants regagnèrent leurs salles respectives.

    À présent, Anna, assise devant une classe pétrifiée, se sentait seule. Ses yeux ne pouvaient se détacher des visages poupins inertes qui fixaient le mur derrière elle. Cette attente devint très vite insupportable. Elle se redressa alors et dans un élan désespéré fit claquer un gros dictionnaire qui se trouvait à proximité. Mais ce vacarme qui d’habitude aurait surpris les enfants ne déclencha aucune réaction chez ces derniers. Ils restaient définitivement immobiles. Anna se sentit comme la « Méduse » devant ses victimes changées en statues de pierre dont elle avait si souvent raconté l’histoire à ses « loulous ». Elle contourna le bureau en bois clair et s’accroupit devant la table de la petite Cyrielle. Ses yeux luisaient d’un bleu transparent, naturellement plein d’éclat mais qui à présent semblait si terne. Elle caressa doucement les longs cheveux blonds qui retombèrent sur les épaules de la petite tels les fils d’une marionnette sans vie. La jeune institutrice ne put retenir ses larmes. Cependant, elle épongea très vite son visage du revers de la manche lorsqu’elle entendit la voix d’Hortense Clavet qui ouvrit la porte de la classe avec sa rudesse habituelle.

– Anna, venez nous rejoindre en salle de réunion, je vous prie.

– J’arrive…

Anna emboîta le pas de la sévère femme dont le bruit sec des talons résonnait sur le plancher. Le groupe des enseignants enfin au complet, Hortense Clavet leur fit face, se racla la gorge et s’exprima avec clarté.

– J’ai tenté de prévenir les pompiers, la gendarmerie ainsi que la mairie de notre situation. Ils nous recommandent formellement de ne pas quitter l’établissement. Je n’ai pu obtenir plus d’explications. Ils m’ont simplement confirmé qu’ils nous enverraient des hommes pour venir constater et déclencher les opérations sanitaires et de sécurité qui s’imposent dès qu’ils seraient en mesure de les appliquer.

– Dès qu’ils seraient en mesure, répéta, surpris, un des professeurs.

– Oui. Comme je vous l’ai dit, ils n’ont pas souhaité m’en apprendre plus. Le chef de la brigade m’a juste informé sur le fait que d’autres écoles de la localité étaient victimes du même phénomène.

– Et les parents ? Nous devons prévenir les familles des enfants, non ? demanda Anna.

Cette question fit naître un brouhaha de discussions vite interrompues par la voix sèche et nette de la directrice.

– À l’instant où je vous parle, ces enfants sont peut-être déjà orphelins.

Puis elle se ravisa sous le coup d’une forte émotion qu’aucun ne l’avait encore vue exprimer jusqu’à ce jour. Elle se laissa choir mollement sur un des sièges avant de poursuivre plus docile.

– Tout le territoire est atteint d’une épidémie dont l’origine reste inconnue pour l’instant. La mairie m’a informée que cette contagion possédait les mêmes symptômes que la rage, mais que ceux observés chez les enfants n’étaient pas similaires à ceux des adultes. C’est la raison pour laquelle nous ne devons quitter ces lieux sous aucune prétexte.

– Que nous nous trouvions dedans ou dehors, nous ne sommes donc à l’abri de rien.

    Cette dernière réplique enfonça le clou de l’ambiance déjà tendue qui régnait dans la pièce avant qu’Hortense ne reprenne la parole.

– Je vous propose de continuer à veiller sur vos classes. Et si l’un d’entre vous constate un quelconque changement dans le comportement d’un enfant, de venir m’en informer rapidement. Pour ma part, je vais tenter de conserver le contact avec les autorités. Ils pourront sans doute nous éclairer sur la conduite à tenir dans les prochaines heures. Gardons notre calme. Nous ne devons pas céder à la panique. Cela ne ferait qu’empirer les choses. Je pense que sur ce point tout le monde sera d’accord.

    Quelques murmures discrets d’approbation s’élevèrent puis les enseignants sortirent lentement de la pièce. Avant de suivre ses collègues, Anna se tourna vers la directrice dont le regard affligé ne quittait plus le sol.

– Je voulais vous dire que vous pouvez compter sur notre entière collaboration. Vous avez raison. Nous devons nous inquiéter d’abord pour les enfants.

– Merci, Anna, répondit-elle avec un petit rictus tout juste esquissé. Vous pouvez rejoindre vos élèves à présent, je m’occupe du reste.

– Bien madame.

    Puis elle reprit le chemin de sa classe. Elle croisa le visage tout rougi de larmes de Prune qui apparaissait à la lucarne de sa porte. Elle marqua un bref arrêt devant cette dernière et adressa un sourire désolé à son amie qui se détourna et disparut.

    Une heure, deux heures, trois heures. Le temps continuait à s’écouler avec une lenteur obsédante. La mi-journée était déjà passée. Personne ne toucha au plateau-repas que la directrice fit porter à chaque enseignant. Du côté des autorités, le silence radio restait total. Cela n’arrangeait guère la situation. Chacun savait que l’école était l’unique établissement le plus éloigné de la ville. En ce qui le concernait, si un quelconque plan de secours prévu par les services sanitaires devait être appliqué, il arriverait en bon dernier. Prendre son mal en patience ne signifiait plus rien, car cette patience devenait une douleur que tous contenaient difficilement. Ce fut en milieu d’après-midi qu’un éclat de voix retentit dans une des classes. Anna venait de pousser un hurlement mêlé d’effroi et de surprise qui alerta ses collègues, Hortense Clavet en tête.

– Anna ? C’est vous qui avez crié ?

L’institutrice ne bougeait plus. Les paumes de ses mains accrochées à l’une des baies vitrées de la pièce, elle ne quittait plus du regard la créature informe et repoussante qui se traînait à l’extérieur dans la cour de récréation. La directrice et les autres enseignants s’approchèrent à leur tour des grands vasistas.

– Oh, mon Dieu ! C’est Jules ! C’est notre jardinier ! 

    Ou plutôt ce qu’il en restait. L’homme « zombifié » errait, le pas pesant, les yeux vides, la pupille voilée. L’unique bras qu’il possédait encore pendait de son torse comme un étandard déchiré après une sanglante bataille. Les entrailles presque apparentes, le mort-vivant sentit une présence non loin de lui. Il se détourna et commença à s’avancer vers ses spectateurs horrifiés.

- Baissez les stores, vite ! ordonna Hortense.

– Regardez, hurla Clothilde au bord de l’hystérie, d’autres arrivent par ici.

    Au loin, des monstres pareils au pauvre jardinier occupaient la route qui longeait la grille d’enceinte.

- Mais combien sont-ils ? demanda Anna.

– Je n’attendrai pas qu’ils s’approchent pour le savoir, fit Prune. Nous devons nous barricader et les empêcher de s’en prendre aux enfants.

    Les stores se refermèrent in extremis avant que les premiers zombies viennent les frapper, les griffer de leurs mains lourdes et maladroites. En quelques minutes, on occulta toutes les vitres de l’école à la vue des créatures qui assiégeaient complètement l’édifice. De leur côté, enseignants et employés du personnel se retrouvèrent isolés dans la salle d’Anna.

- Avez-vous vérifié que toutes les issues étaient condamnées ? demanda Hortense.

– Je vais aller jeter un coup d’œil à la réserve, répondit un employé de cuisine. On laisse généralement une étroite fenêtre ouverte pour l’aérer. Même si quelqu’un ne pourrait pas s’y faufiler, je vais m’en occuper.

– Bonne initiative. De notre côté, nous allons tâcher de protéger les petits, car…

– Nous ne risquons rien, fit une voix enfantine en interrompant la directrice.

Les adultes cherchèrent du regard en tout sens avant de réaliser que les élèves d’Anna les fixaient à présent. La tétanie qui les paralysait depuis le matin les avait quittés. Mais pour autant, ils ne bougeaient pas de leur place, comme si rien ne pouvait les atteindre. Anna avait de suite reconnu cette voix qui venait de s’exprimer.

– Cyrielle ? C’est toi qui as parlé ?

     La belle enfant adressa un sourire étrange à sa maîtresse avant de reprendre la parole avec l’assurance d’une grande personne.

– Oui madame. Vous ne devez pas avoir peur pour nous. C’est après vous qu’ils en ont. Ils veulent vous manger parce qu’ils ont faim.

- Et comment sais-tu ça, ma chérie ? demanda doucement l’institutrice en s’accroupissant près d’elle.

– Je le sais. Nous le savons tous, mes copains et moi. C’est comme si on nous avait envoyé un message pour nous prévenir.

C’est ça qui nous a réveillés, je crois.

– Allez voir si tout va bien dans les autres classes, ordonna Hortense au reste de son équipe.

    Les enseignants regagnèrent leur salle respective pour constater que tous les enfants avaient bien repris connaissance. Cependant, ces derniers ne quittaient toujours pas leur siège. Ils patientaient en bons élèves sages et disciplinés, l’issue de cet horrible cauchemar qui hantait leur école. On s’inquiéta de savoir s’ils avaient faim. Ils répondirent qu’ils n’avaient plus besoin de se nourrir, car le grand changement s’approchait.

– Le grand changement ? Qu’est-ce que c’est ? demanda Anna qui avait poursuivi sa conversation avec Cyrielle.

– C’est le temps où tout va disparaître avant de renaître.

– Comme le printemps après l’hiver ?

– Oui. C’est ça. Les enfants vont rester. Les adultes vont se manger entre eux.

– Cyrielle, ma chérie, tu te rends compte que c’est horrible ce que tu dis ? Ça n’a pas l’air de te peiner en sachant que tes parents s’en iront. Ou même moi, je ne pourrai plus vous apprendre de belles choses.

– Ça me rend triste quand même. Bien sûr. Mais pas beaucoup puisque tout va renaître.

    Désarçonnée par l’innocence teintée de cruauté des réponses de la jeune fille, Anna se redressa et plongea son regard dans celui de la directrice tout aussi décontenancée. Les deux femmes prirent un peu de distance.

– Anna, vous croyez à ce qu’elle raconte ?

– Je n’en sais trop rien. C’est vrai que ces choses que nous avons vues dehors semblaient adultes. Je n’ai aperçu aucun enfant parmi eux.

– Ce serait donc un virus qui contaminerait les plus âgés, mais épargnerait les plus jeunes ? C’est complètement dément.

– D’accord, mais nous devons essayer d’en savoir plus. Nous devons encore insister pour entrer en contact avec l’extérieur. Et au pire, nous devrons aller chercher les informations par nous-mêmes.

– C’est de la folie. Nous n’allons pas tenter une sortie au beau milieu de ces monstres. Ils vont nous sauter dessus dès que nous aurons mis un pied dehors.

– Avons-nous le choix ? Nous ne résisterons pas longtemps non plus, ici, isolés, loin de tout, avec tous ces enfants. Si personne ne vient à notre secours et si Cyrielle dit la vérité, nous devons nous organiser.

    Hortense fut bien obligée de reconnaître que la jeune femme disait vrai. Une réunion improvisée se tint dans le couloir pour désigner ceux qui sortiraient afin de rejoindre la ville et tâcher d’en savoir plus. Bien entendu, Anna se porta immédiatement volontaire ainsi que Prune qui ne souhaitait pas laisser son amie se risquer seule à l’extérieur. On prit aussi la décision de garder le reste du personnel pour surveiller les enfants. Les adultes étaient trop peu nombreux pour encadrer plus d’une centaine d’élèves. Les deux enseignantes, plus sportives que combattantes, savaient que leur unique salut était de courir pour ne pas se faire rattraper par les morts-vivants qui infestaient les environs. On tâcha toutefois de leur trouver de quoi se défendre. C’est ainsi qu’Anna fut armée d’une grande hache d’incendie et Prune d’une batte de base-ball qui traînait dans les affaires d’éducation physique. Dans l’effervescence qui régnait, personne ne vit le petit groupe d’enfants, la blonde Cyrielle en tête, se rapprocher des adultes. Anna fut la première à remarquer qu’à présent ses élèves quittaient progressivement leur salle de classe.

– Cyrielle ? Où allez-vous ?

– Sans nous, vous ne pourrez pas les empêcher de vous faire du mal.

– Comment ? Qu’est-ce que tu racontes ? Regagnez vos places. C’est trop risqué.

– C’est dangereux pour vous. Pas pour nous. Je vous l’ai déjà dit.

     Désobéissant aux consignes de sa maîtresse, Cyrielle se retourna vers tous ses camarades qui envahissaient lentement le corridor, par groupes épars au début puis en une marée incontrôlable. La vague d’élèves s’approcha de l’entrée principale. Les enseignants, médusés par leur assurance, voulurent les en empêcher. Mais plusieurs petites mains à la force incroyable pour des enfants de cet âge vinrent gentiment les immobiliser. Les autres, sans s’effaroucher, écartèrent les meubles qui barricadaient les accès, défirent les liens qui maintenaient les issues solidement fermées, poussèrent ces dernières et s’avancèrent dans l’éclat de lumière aveuglante qui pénétra à l’intérieur du bâtiment. Les adultes qui, auparavant, hurlaient d’impuissance et de terreur se calmèrent lorsqu’ils réalisèrent que le silence régnait à l’extérieur. Sans aucune peur, Cyrielle prit la main de sa maîtresse.

– Venez. Vous allez pouvoir passer sans danger.

    Une fois dehors, une vision inimaginable s’offrit à elles. Les élèves avaient tracé un chemin qui s’ouvrait jusqu’au grand portail. Derrière eux, les morts-vivants n’osaient plus bouger et surtout se tenaient à l’écart de leurs petits surveillants.

– On dirait qu’ils les craignent, murmura la directrice en écarquillant des yeux mêlés de surprise et d’effroi.

– C’est le monde à l’envers, les adultes aux ordres des enfants, ajouta Prune presque naïvement.

– Non, insista Cyrielle. Ce ne sont plus des humains. Ils sont des monstres, pas des personnes. Ne l’oubliez pas. Mais ils ne peuvent rien contre nous.

Les deux jeunes femmes, leurs armes à bout de bras, avançaient prudemment le long de cette étrange haie d’honneur que formaient les élèves. Lorsqu’elles parvinrent au portail, elles constatèrent que Cyrielle et une dizaine de ces camarades les avaient suivis.

– Retournez à l’intérieur à présent. Nous allons poursuivre seules.

– Nous venons avec vous, répondit Cyrielle sans se démonter. Nous pourrons vous protéger.

– Pas question, faillit hurler Anna lorsqu’elle sentit la main de Prune se poser sur son épaule.

– N’insiste pas, Anna. Tu vois bien que ça ne servira à rien.

La petite troupe avança sur la route et entama sa périlleuse progression vers la ville.

Derrière, les autres enfants regagnèrent leur école, toujours aussi sages et disciplinés. Anna se retourna une dernière fois vers l’édifice. Elle aperçut Hortense lever un bras en signe de prudence et d’encouragement avant que les portes ne se referment définitivement et que les morts-vivants ne reprennent leur lugubre errance dans la cour de récréation.

 

 

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