PARIS-NZUMBAIX (Remords vivants) 9 Août 2018

Nouvelle du recueil "Remords vivants"

Voilà presque quarante minutes qu’aucun coureur ne lâchait le peloton. Ce dernier s’approchait de Muille-Villette dans la Somme, étape obligée avant de franchir, deux kilomètres plus loin, le passage à niveau numéro 38. Pour l’instant, Vincent Lecœur, jeune coureur cycliste de vingt-sept ans, tenait bon le cap. Le sportif avait douté lorsque son écurie lui avait proposé de participer au Paris-Roubaix, course qu’il considérait comme l’une des plus difficiles. Il ne se sentait pas prêt physiquement et psychologiquement. Ses coéquipiers, qu’il estimait plus compétents, l’avaient invité à relever le défi. Sa famille, ses amis s’étaient montrés tout aussi encourageants et fondaient de grands espoirs en lui. Mais il connaissait bien son éternelle perte chronique de confiance qui lui avait déjà coûté quelques déconvenues à l’occasion d’anciennes compétitions. La ligne de départ parisienne était loin derrière lui à présent. Il découvrait avec un certain plaisir que son manque d’assurance l’abandonnait peu à peu. Une nouvelle témérité, comme un second souffle, le motivait au fur et à mesure qu’il avalait les kilomètres. Certes, les coureurs n’avaient pas encore atteint la grande enfilade de routes pavées qui les attendait et que chacun redoutait, mais Vincent gardait espoir. Après tout, lui et ses partenaires en avaient sacrément bouffé des kilomètres lors des incessants entraînements de ces derniers mois. Il connaissait bien les pièges d’un maintien médiocre du guidon ou d’une mauvaise attaque au pédalier. Ces écarts de conduite pouvaient déséquilibrer le plus chevronné des cyclistes.

Le groupe s’approchait à présent du passage à niveau. Sur les bords de la route, les nombreux spectateurs les soutenaient par leurs cris et leurs applaudissements. Vincent gardait, pour l’instant, une bonne place au milieu de la forêt de roues qui se frôlaient presque. Les rails tout juste franchis, il entendit alors une clameur qui enfla en queue de peloton. Il tourna la tête et aperçut un enchevêtrement de cadres de vélos et de coureurs qui jonchaient le sol. Catastrophe. Une dizaine de compétiteurs avaient chuté. Quelques véhicules de soutien venaient de freiner et des organisateurs se ruaient vers les malchanceux. Toutefois, le jeune sportif remarqua que la foule avait un comportement étrange. Les gens s’étaient précipités à la rescousse des malheureux cyclistes, mais d’une façon si chaotique qu’on avait l’impression d’assister à une bagarre générale. Le jeune homme n’eut pas le temps d’en voir davantage. Déjà, une moto roulait à son niveau et lui annonçait que Jean-Luc Bouvier avait chuté avec les autres et qu’on allait laisser filer le reste du groupe. De toute évidence, ce premier accident de course avait mis une belle pagaille dans le peloton à présent plus éparpillé. Ce dernier atteignit rapidement l’épine de Dallon sur la route départementale 930 à une quinzaine de kilomètres plus loin. C’est sur ce tronçon droit comme un « i » que le jeune homme crut ses espoirs à jamais perdus. Sa roue arrière venait de crever. Forcé de s’arrêter, il ne pouvait qu’observer le reste du groupe disparaître au loin. Impuissant, agacé, il râlait à présent après la malchance. Il jeta un œil à l’horizon en se disant que la voiture de son équipe allait bientôt pointer son nez, qu’il ne lui fallait que quelques instants pour changer cette maudite roue, mais il n’en fut rien. Aucun véhicule ne se montra pendant une bonne vingtaine de minutes. Chose encore plus étrange, les coureurs à la traîne n’avaient toujours pas rejoint sa position. Il était pourtant certain de ne pas être le dernier. Et puis sur la dizaine de cyclistes qui avaient chuté au passage à niveau, tous ne pouvaient avoir déclaré forfait. Dans ces cas-là, si tout va bien, on se relève, on avale sa fierté blessée et l’on poursuit. Il a fallu presque trente minutes pour apercevoir enfin la voiture de son équipe se diriger vers lui. Cette dernière roulait à un train d’enfer. Elle freina brusquement. Excédé, il n’eut pas le temps de prononcer une parole pour les engueuler. L’un des mécanos venait de sortir en trombe de l’auto. Il se saisit d’une roue neuve ainsi que de l’outillage nécessaire et jeta le tout aux pieds du jeune homme totalement médusé avant de retourner dans le véhicule. Il s’adressa tout de même à lui avec une angoisse inquiétante dans la voix :

– Change cette roue, remonte à vélo et fissa ! On repart s’occuper des gars en arrière. C’est un vrai cauchemar là-bas.

– Qu’est-ce qui se passe ? Il y a des blessés ?

– Je ne peux pas répondre. Ça urge. Bouge-toi, je te dis et fonce. Surtout, ne t’arrête pas. Quoique tu puisses voir, ne pose pas le pied à terre.

Et sur ces dernières paroles, la portière claqua, les pneus hurlèrent sur le goudron et la voiture s’éloigna à toute vitesse. Hébété par ce qui venait de se passer, Vincent commença à démonter sa roue. Il n’avait jamais connu les gars dans cet état. Pourtant, ils avaient été témoins de bien des chutes durant leurs nombreuses compétitions et bien plus spectaculaires que celle-ci. La réparation effectuée, il reprit la route aussi vite qu’il le pouvait. Il se concentrait sur le temps perdu qu’il tâchait de rattraper coûte que coûte. À présent, c’était une course contre la montre, contre lui-même, un record personnel que le jeune homme voulait battre. Il put toutefois réaliser qu’aucun véhicule d’organisation, auto ou moto, ne l’avait encore rejoint. Sur la route qui s’étirait devant lui, même chose, il n’y avait pas l’ombre d’un cycliste ni un spectateur sur les bas-côtés, seulement des camping-cars vidés de leurs occupants, des chaises pliantes renversées parfois sur le bitume, des restes de banderoles ou de bannières qui trainaient en travers de la voie. C’était d’autant plus intrigant qu’il se savait proche de la ville de Saint-Quentin. D’ordinaire, à l’approche d’une agglomération, la foule des aficionados est plutôt nombreuse, mais là, le désert. Lorsqu’il parvint au niveau du pont qui surplombait l’autoroute des Anglais, il donna un vif coup de frein. Le spectacle qui s’offrait à ces yeux en contrebas était déconcertant. La A26 n’était plus qu’un chaos de tôles froissées, de véhicules fracassés. À perte de vue, des colonnes de fumées noires s’élevaient de voitures ou de poids lourds incendiés. Il n’arrivait plus à détacher son regard de ce paysage apocalyptique. Cependant, son attention fut vite détournée lorsqu’il entendit une plainte qui provenait de l’extrémité du pont. Un vélo était couché sur la route. À ses côtés, un coureur assis mollement sur le macadam se balançait comme étourdi. Le jeune homme reconnut immédiatement le maillot de Grégoire Poupeau, un de ses coéquipiers. Il voulut rapidement le rejoindre, mais retint son pas tout aussitôt à quelques mètres de son ami. Ce dernier avait un étrange comportement et lui tournait le dos.

– Greg ? Ça va ? T’es blessé ?

Pour toute réponse, le blessé se dressa sur ses deux jambes en vacillant comme un ivrogne. Il se retourna lentement vers Vincent qui crut un instant perdre la raison. Greg ne ressemblait plus à Greg. En tout cas, cette chose qui lui faisait face et qui avançait à présent lourdement vers lui n’avait rien d’humain. Les membres écorchés par la chute, la poitrine en sang, la peau d’une couleur grisâtre et une partie de sa gorge arrachée par ce qui semblait une morsure, cet avatar morbide d’être vivant surgi d’un film d’épouvante poussait des lamentations gutturales en fixant Vincent de ses yeux sombres et inexpressifs.

- Greg, qu’est-ce que tu as ? demanda ce dernier, tétanisé par cette vision d’horreur.

Le zombie se contentait d’avancer, les bras maladroitement tendus devant lui. Lorsqu’il fut assez proche du jeune homme, dans un élan de rage, il se jeta sur ce dernier, la mâchoire grande ouverte. Surpris par cet assaut, sa proie vacilla et tomba en arrière. Les deux corps s’écroulèrent sur l’asphalte. Greg tentait de mordre le visage de sa victime qui se débattait pour esquiver ses coups de dents. Enfin, dans un effort ultime, Vincent adressa une vive ruade afin de repousser le monstre avant de se relever tout aussitôt. Il attrapa son vélo et l’utilisant comme une arme improvisée, le fit tournoyer devant lui dans un mouvement désespéré. Une roue vint heurter violemment le zombie qui perdit l’équilibre et passa par-dessus la barrière de sécurité du pont. Vincent se précipita jusqu’au garde-fou. Il aperçut le corps de son ami qui s’était écrasé sur la route.

– Merde. Je l’ai tué, je l’ai tué, ne cessait-il de répéter.

Il était au paroxysme du stress. En bas, Greg qui semblait inerte remua à nouveau, un peu, puis tout à fait, pour enfin se relever complètement. Dans sa chute, il s’était fracassé un genou. Il titubait dans un craquement dégoutant. La rotule de sa jambe était apparente. Cette vision était encore plus insoutenable pour Vincent qui fut pris d’un hoquet nauséeux avant de rendre son petit déjeuner. Hébété par tout ce qui venait de se passer, il enfourcha son vélo et donna un bon coup de pédalier pour s’éloigner à toute vitesse. Il se souvint de la recommandation faite tantôt par l’organisateur qui s’était précipité à son secours : « Fonce ! Ne t’arrête pas ! Quoiqu’il advienne, fonce ! »

   Lorsque le cycliste atteignit la proche banlieue de Saint-Quentin, le spectacle était encore plus terrifiant. Dans un chaos de violence, de cris, de gens en fuite qui tentaient d’éviter les assauts d’autres personnes devenues monstrueuses, Vincent tâchait de tenir son itinéraire en fermant parfois les yeux pour ne pas se laisser submerger par la panique générale ambiante. Il entrevit cependant bon nombre de coéquipiers qui n’avaient pu continuer leur course. Certains s’étaient enfuis en abandonnant leur vélo sur le sol, d’autres, moins chanceux, avaient déjà subi l’ignoble métamorphose. Et que fallait-il faire ? S’arrêter et risquer sa peau ? Se saisir d’une arme quelconque et soutenir les rescapés ou les forces de l’ordre totalement dépassées par les événements ? « Fonce. Ne t’arrête pas… ». Foncer. Oui, voilà, c’était bien la meilleure solution. Foncer et gagner une course contre la mort. Il avala les kilomètres de route, de pavés. Poussé par l’énergie du désespoir, il franchissait les étapes, les villages et les villes en évitant de tomber entre les mâchoires des zombies qui envahissaient tout. Il comprenait à présent pour quelle raison la première chute de cette compétition au passage à niveau trente-huit lui avait paru si bizarre. La foule n’avait pas prêté assistance aux cyclistes répandus au sol, mais bien les dévorer et les métamorphoser à leur image, faisant de ce monde un enfer où la seule chose qui restait à faire était de fuir.

Toutes les courses se soldent par une arrivée et celle-ci approchait irrémédiablement. Durant les derniers kilomètres qui le séparaient du vélodrome de Roubaix, Vincent songeait à ses camarades, sa famille, ses amis. Il réalisait qu’il ne pourrait plus rien pour eux, mais il ne voulait en aucun cas les décevoir. Il irait jusqu’au bout, jusqu’à cette ligne d’arrivée pour laquelle il avait tant fait de sacrifices. Lorsqu’il eut franchi l’ultime tronçon pavé, au milieu des hordes de monstres qui semblaient l’acclamer par des cris et des gestes désordonnés, le hurlement des réacteurs d’avions de combat déchira le ciel. L’armée s’en mêlait. Ce qui ne présageait rien de bon. Une fois passés les couloirs d’accès au vélodrome, il entra dans l’arène où étonnamment la piste était déserte. D’innombrables morts-vivants s’étaient amassés au centre et sur les gradins. On aurait pu espérer mieux comme public, mais puisqu’il en était ainsi, plus question de rebrousser chemin ou de fuir. Lorsque le vaillant coureur eut franchi la ligne d’arrivée, les bras levés au ciel, la foule macabre de zombies l’encerclait déjà comme pour acclamer le vainqueur. Sur le visage du jeune homme, ses larmes et ses sanglots se mêlaient à des rires hystériques. Il sentait sa raison défaillir. Il ne craignait plus rien, ni son manque de confiance, ni le doute, ni même la mort. Au moment où la nuée morbide de créatures le submergea, un ultime passage des supersoniques au-dessus du vélodrome vint précéder les détonations de bombes incendiaires qui allaient offrir un improbable feu d’artifice au dernier champion cycliste du Paris-Roubaix.  

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