VEGAN ET VIVANT (Remords vivants) 15 Août 2018

Nouvelle du recueil "Remords vivants"

 

   Théo a ouvert son restaurant végane dès qu’il a su que cette philosophie de vie serait sienne. Comme la plupart, il était un inconditionnel consommateur de viande, mais un jour ses certitudes furent indiscutablement ébranlées. Cette remise en question s’opéra à l’occasion d’une conférence sur les formes alternatives de nutrition. Il s’y était rendu, à l’invitation d’une amie, Sonia, la même qui fonda avec lui le « Green spoon ». N’allez pas imaginer que ces deux-là étaient en couple. Leurs penchants sexuels ainsi que leurs personnalités étaient radicalement opposés. Entre un gay sensible, un peu effacé, féru de cinéma, de littérature, d’opéra et une hétéro au mental bien trempé, un tantinet anarchiste et totalement rebelle, l’espoir d’une quelconque liaison amoureuse était vain. Cependant, leur amitié et leur complicité étaient telles que les affaires allaient bon train. Les tâches étaient réparties selon le caractère propre à chacun. Elle, qui adorait le contact avec les gens, s’occupait de l’accueil et du service tandis que lui, plus timide, restait en cuisine. Son art culinaire avait gagné de belles lettres de noblesse auprès de nombreux connaisseurs.

   Cette journée avait débuté comme les autres. Le jeune restaurateur s’était rendu très tôt au marché local. Jouissant déjà d’une bonne réputation auprès des maraîchers bios de la région, ces derniers lui réservaient les meilleurs produits, selon l’arrivage. D’ordinaire, il aimait flâner entre les étals des commerçants. Il appréciait l’ambiance habituellement sympathique qui y régnait. Toutefois, ce matin-là, une certaine tension était palpable sur la petite place joliment agencée. Les exposants étaient moins loquaces. Le chaland ne marchandait que peu ou pas.

– C’est calme aujourd’hui, remarqua Théo en s’approchant d’un étalage.

– Ce n’est pas l’euphorie, répondit José, un producteur d’aromates auprès duquel il se fournissait souvent.

– Il y a une raison ?

– Tu n’as pas vu les infos ? On ne parle que de ça.

– Non. Qu’est-ce qui se passe ?

– Paraît qu’il y a une épidémie ou un bidule dans le genre. Les gens sont pris d’une sorte de folie furieuse. Ils deviennent agressifs, se jettent sur n’importe qui. Ils disent qu’il y en a qui ont été mordu.

- Qu’est-ce que tu inventes ? demanda-t-il, incrédule, en souriant.

– Ce n’est pas des blagues. Un truc comme la rage ou une autre saloperie. Ça fiche la trouille à tout le monde. Ils ne savent pas ce que c’est. Il paraît que ça a commencé dans les quartiers au nord de la ville. Ils n’en disent pas plus.

– Ils ne mangent pas assez de viande comme ça ? Je l’ai toujours pensé : « L’homme sera bouffé par lui-même. », dit-il avec cynisme.

– Ouais, pour sûr. Comme tu dis. Tiens, voilà tes aromates. Ils sont tous frais cueillis de la veille, comme d’habitude.

Il rangea dans son panier le sachet que lui tendait le marchand et prit congé de ce dernier en lui adressant une franche poignée de main.

   De retour au « Green spoon », il retrouva Sonia qui donnait un coup de balai entre les tables, le nez rivé sur l’écran du téléviseur mural. La belle brune aux formes athlétiques et à l’énergie débordante était l’associée idéale pour Théo qui cachait, derrière de grands yeux bleus pleins de vivacité, une pudeur presque maladive.

– Tu peux faire deux choses à la fois, toi, plaisanta le jeune homme.

– Ouais. Je peux, répondit-elle dont l’attention était absorbée par la chaîne locale d’infos.

Elle monta le volume de la télévision. Le journal diffusait en direct le spectacle d’émeutes qui se déroulaient dans les quartiers au nord de la cité.

– T’as vu ça ? Ils sont tous devenus mabouls, ma parole, marmonna-t-elle.

- C’est cette histoire d’épidémie dont m’a parlé un des producteurs tout à l’heure ? demanda-t-il en posant ses sacs à l’entrée des cuisines.

– Je ne sais pas. Il y a des gens qui en agressent d’autres sans raison. Si tu veux mon avis, tout ça, c’est encore à cause de cette nouvelle drogue qui circule partout et qui les rend fous. Ils n’ont qu’à continuer à prendre de la merde ces pauvres cons. Voilà où ça mène.

Il eut une moue de dépit. Il avait parfois du mal à entendre la vulgarité langagière dont elle faisait souvent usage. Comme de coutume, il ne fit aucune remarque et passa derrière le comptoir pour jeter un œil au carnet des réservations.

– Il y a eu des appels ? 

– Deux couples, précisa-t-elle distraitement. C’est pas aujourd’hui qu’on va faire le plein si tu veux mon avis.

Théo ne dit mot et se contenta d’afficher un petit sourire avant de s’engouffrer dans la cuisine.

   La matinée s’écoula paisiblement entre la préparation des plats et l’agencement des tables. L’heure du déjeuner arriva bien vite. Deux personnes âgées qui connaissaient vraisemblablement la gastronomie végane et un couple d’étudiants prirent place dans la salle de restaurant. Comme prévu, le service de midi s’annonçait calme aujourd’hui. Quand ils ne faisaient pas le plein, la jeune femme n’hésitait pas à sympathiser avec les clients. Lui se montrait plus discret. Sa grande timidité l’obligeait à demeurer devant ses fourneaux. Elle lui reprochait souvent son manque total de communication. Et lorsqu’il sentait que le débat s’emballait, il se contentait de répondre à son amie que son rôle était de rester dans l’ombre tandis que son associée pouvait, elle seule, se permettre de briller dans la lumière. Cette flatterie qu’elle estimait gratuite agaçait sa partenaire au plus au haut point. Cependant, ce jour-là, au moment des desserts, Théo prit lui-même la commande et discuta longuement avec les clients présents. Une fois les douceurs fruitées choisies, il retourna en cuisine.

– Dis donc, je suis épatée, lança Sonia avec entrain. Tu t’es acheté une sympathie au marché ce matin ou quoi ?

– C’est ça, moque-toi. Ils ne sont pas nombreux, alors je me sens plus téméraire. Je ne suis pas à mon aise quand il y a trop de monde, tu le sais bien.

– Ouais, mais il y a du mieux. Vous êtes en bonne voie, cher collègue, plaisanta la jeune femme en embrassant le garçon sur la joue.

Il lui fallait souvent composer avec le mauvais caractère de sa camarade, mais il remerciait le ciel d’avoir rencontré une aussi belle personne. Même si leur sexualité était incompatible, ces deux-là s’aimaient peut-être plus fort que tout ce qu’ils avaient pu connaître jusqu’alors. Leurs propres relations jalousaient gentiment cette liaison particulière.

   Lorsque la dernière myrtille fut placée au sommet d’une mousse de goyave et d’orange mélangées, Sonia et Théo entendirent une exclamation qui provenait de la salle. Armés d’une assiette dans chaque main, les deux amis poussèrent la porte battante des cuisines et firent irruption dans le restaurant. Le spectacle qui les attendait était déconcertant. D’un côté, le mari du couple de septuagénaires tentait de ranimer sa compagne qui s’était évanouie et dont la tête reposait lourdement sur la table. De l’autre, collés à la vitrine, les jeunes clients étaient affolés par le chaos qui régnait dans la rue. Les passants couraient en tout sens en hurlant et gesticulant. Ils étaient rudement agressés par des personnes dont le comportement était hors de tout contrôle. Ces dernières se jetaient sur les gens avec une sauvagerie et une violence peu ordinaire. Pris de panique, le petit couple sortit du restaurant malgré les recommandations de Sonia qui, impuissante, assista à leur fin lorsqu’un groupe de fous furieux les encercla sur le trottoir. De son côté, Théo tentait d’aider le vieux à ranimer sa femme. Il ordonna vivement à sa partenaire de verrouiller la porte. Mais la jeune fille, toujours sous le choc du drame qui venait de se jouer devant elle, n’eut pas le temps de faire un mouvement. La dame qui gisait sur sa table, il y a encore un instant, émergea soudain de sa léthargie en poussant un hurlement bestial. Son visage était peint d’une rage terrifiante. Dans un bond hors du commun, elle sauta à la gorge de son mari qui vacilla en direction de la sortie. Le vieil homme, dont le cou n’était plus qu’une cascade rouge et bouillonnante, s’engouffra dans la rue, son épouse toujours accrochée à lui tel un fauve décidé à ne rien lâcher de sa proie. Puis ils disparurent dans le désordre de la foule hystérique. Sonia était adossée au mur de la salle et ne pouvait plus faire un mouvement. Dans un éclair de lucidité, son complice se précipita sur la porte et la verrouilla instantanément avant qu’un pauvre type pris de démence ne vînt coller ses mains ensanglantées aux vitres. La jeune femme poussa une exclamation de frayeur en détournant le visage. À présent, le rideau de fer descendait lentement sur le désordre qui régnait à l’extérieur. Les bruits de lutte, de cris et de douleur poursuivaient leur lugubre concert pendant que l’obscurité envahissait doucement le restaurant.

Les deux amis ne se quittaient plus des yeux et, désespérés, se jetèrent dans les bras l’un de l’autre. Ils étaient maintenant agenouillés au milieu de la salle du « Green spoon ». Enlacés comme deux enfants perdus et terrifiés, ils réalisaient que ce restaurant qui était encore l’aboutissement de leur rêve il y a quelques heures serait à présent leur refuge et peut-être leur prison. Un communiqué d’urgence était diffusé à la télévision restée allumée. Les citoyens étaient invités à se barricader chez eux et à ne sortir sous aucun prétexte. Les images qui défilaient sous leurs regards horrifiés témoignaient partout en ville des mêmes scènes de violence. Sur les avenues, les boulevards, dans les quartiers, les gens s’entredévoraient submergés par une faim vorace de chair et de sang. Théo repensa à cette boutade idiote qu’il avait prononcée le matin sur la place du marché : « Ils ne mangent pas assez de viande comme ça ? » Il crut un instant qu’un fou rire nerveux allait le prendre, mais il se ravisa et se contenta de saisir gentiment entre ses mains le visage de son amie. C’est la première fois qu’il la voyait en larmes. Il la trouva encore plus belle qu’elle ne l’avait jamais été. Il lui souriait tendrement pendant qu’elle se calmait peu à peu. Le lien qui unissait le couple était invincible. Un amour que chacun jalousait et qui serait leur unique espoir d’affronter un monde devenu dément et incontrôlable.  

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