LES SENTINELLES DU CRÉPUSCULE Tome 3 : le cloître des lamentations (extrait) 21 Nov. 2020

Mission officielle

 

En salle de réunion, Heather, Gwen, Darla, Kristen et Oscar patientaient avec Cynthia. La porte s’ouvrit doucement sur Fiona et Abigaïl qui venaient les rejoindre. Kristen remarqua presque immédiatement la pâleur du visage d’Abigaïl.

– Qu’est-ce qu’il y a ? Tu es blanche comme un linge.

– Ce n’est rien, répondit presque aussitôt Fiona. Un malaise passager pendant le cours de psychologie.

Abigaïl gardait la vue basse et n’osait affronter le regard de Kristen à qui elle ne pouvait presque rien cacher. Cette dernière voulut insister, mais la porte s’ouvrit une nouvelle fois, laissant apparaître le commissaire Clift suivi par lord Bingham et les époux Petersen. Les jeunes gens ne purent contenir une exclamation de joie en apercevant leur ami.

– Voilà ce commando très spécial que vous souhaitiez me montrer, lord Bingham ? lança Clift, en feignant une certaine gravité forcée.

– Commando qui a encore besoin d’un entrainement plus intensif pour affuter sa réactivité, à mon humble mon avis, ajouta le directeur, un petit sourire en coin.

Les « sentinelles » vinrent entourer presque immédiatement le policier pour le saluer et le cribler de questions sur son absence si longue.

- Mais où étiez-vous tout ce temps, commissaire ? demanda Oscar en serrant vigoureusement la main de l’officier.

– Chut ! Top secret. Sur une enquête hautement confidentielle, plaisanta Clift. Mais prenez place, je vous en prie. Nous devons vous parler de quelque chose d’important. Lord Bingham a tenu à ce que je sois présent pour vous éclairer sur la mission qui vous attend.

– Quoi ? Une mission pour nous ? Ne put s’empêcher de s’exclamer Darla avant de se raviser bien vite en apercevant le regard réprobateur de lord Bingham.

Ce dernier prit la parole avant que Clift ne put prononcer un mot de plus.

– Jeunes gens. Cela fait quelque temps que vos formateurs, le commissaire et moi-même songeons à vous soumettre une affaire qui semble dans vos cordes. Toutefois, au vu de vos récents résultats, je reste personnellement convaincu que vous allez devoir mettre les bouchées doubles si vous voulez vous en montrer dignes. Comme le précisait monsieur Clift, il chapeaute actuellement une enquête qui concerne Interpol et pour laquelle le MI6 pourrait bien apporter sa contribution. Je vais le laisser vous exposer tout ça en détail.

– Merci lord. Voici les faits : cela fait quelques mois que nous arpentons le nord-ouest de l’Espagne. Nos agents postés sur place nous ont alertés sur des disparitions de jeunes femmes pour la plupart encore mineures ainsi que de bébés dont certaines seraient vraisemblablement les mères. Ces rumeurs se sont vites confirmées lorsqu’une ressortissante espagnole ayant traversé la frontière pour se réfugier au Pays basque côté français apporta son témoignage et quelques premiers éléments réels sur cette affaire. Les médecins répondent en général qu’ils sont victimes d’une mort subite du nourrisson. Cette personne affirme que ces soignants cachent la vérité. Elle a vu de ses propres yeux son bébé, soi-disant déclaré décédé, être emmené par une des sœurs de la congrégation.

– Mais comment peut-elle en être si certaine ? Tous les nouveau-nés se ressemblent un peu, fit remarquer Kristen.

– Tu n’as pas tort. Cependant, ayant tenu quelques heures son enfant dans les bras, elle avait repéré que ce dernier portait une tache de naissance très caractéristique sur l’avant-bras droit. Elle l’a reconnu presque immédiatement lorsqu’elle s’est aventurée dans les couloirs du couvent où elle était prise en charge.

– Un couvent ? Quelle drôle d’idée pour y installer une maternité, s’écria Heather.

– C’est assez courant en Espagne, mais nous reviendrons sur ce point un peu plus tard, car il pose un problème supplémentaire non négligeable.

– Et personne n’a porté plainte ? La police locale n’est pas au courant ? poursuivit l’Irlandaise en ramenant sa longue chevelure de feu sur ses épaules.

– Lorsque les familles se tournent vers les autorités, ces dernières se contentent d’opiner du chef, mais ne poussent jamais très loin les investigations ou n’y mettent pas vraiment les moyens nécessaires. Sur cet aspect là de ce dossier, je vais laisser la parole à lord Bingham.

Le directeur se racla la gorge avant de se redresser.

– Vous n’êtes pas sans savoir que l’Espagne est sous la domination d’un dictateur : le général Francisco Franco.

– Je déteste ce genre de bonhomme, susurra Darla entre ses lèvres. Ils se prennent tous pour des dieux alors qu’ils ne sont que des grands malades.

La réaction de lord Bingham qui possédait une ouïe très fine surprit tout le monde. 

– Ce n’est pas moi qui vous contredirais, miss Lancaster. Mais prêtez attention à la suite, car c’est là que se révèle toute la dangerosité de cette mission, annonça-t-il avant de se diriger vers un écran de projection.

Il fit un signe aux Petersen qui enclenchèrent un diaporama. Une image floue apparut sur la toile avant que la focale soit rapidement corrigée. Une vue aérienne d’un endroit perdu entre montagnes, forêts et vallées se précisa. Le directeur poursuivit.

– Voici une province du Pays basque au nord de l’Espagne, la Navarre. Le village à proximité se nomme Izaba. Le grand bâtiment que vous apercevez perché sur la crête de cette vallée est ce fameux couvent auquel nous faisions référence il y a un instant. C’est une sorte de pension pour jeunes filles et de maternité dirigée par les Sœurs de la Charité, une congrégation catholique soutenue par le général Franco et ses riches partisans.

Des visages se tournèrent brièvement vers Abigaïl qui avait évoqué la présence d’une religieuse dans les couloirs du parcours d’entrainement. De son côté, l’adolescente ne quittait plus la diapositive des yeux. Dérangé par ce léger malaise, lord Bingham se racla une nouvelle fois le gosier avant de continuer.

– Suite au témoignage de cette fugitive dont vous parlait tantôt le commissaire, nous avons surveillé cet endroit pendant plusieurs semaines. Nous avons même réussi à y infiltrer un des agents d’Interpol qui se fait à l’heure actuelle passer pour une des sœurs de la congrégation. Elle nous a confirmé que toutes les filles placées dans cet établissement sont issues de familles opposantes au régime de Franco ou marginalisées. Ce qui, vous vous en doutez bien, nous a mis la puce à l’oreille. D’autre part, elle a pu prendre des photos très parlantes d’un personnage bien connu de nos services. Diapositive suivante, s’il vous plaît…

    Le portrait d’un homme en tenue d’officier apparut sur l’écran. Les traits émaciés et sévères de son visage soulignaient la dureté de son regard.

– Je vous présente le général Balthazar Muscardo, franquiste invétéré, ami intime et fidèle du dictateur, autoritaire, psychorigide, violent et très dangereux.

– Les derniers qualificatifs semblent superflus, monsieur, lança Fiona. Ce type possède tous les aspects physiques du tortionnaire : arcade sourcilière proéminente et fâchée, mâchoires serrées, lèvres pincées et menton relevé. Une vraie tête de tueur.

– Parfaite analyse morphologique, mademoiselle Dun.

- Mais quel rapport y a-t-il entre cet officier et les sœurs de la Charité ? demanda Heather.

– Bonne question. Notre général vient régulièrement accompagner des personnes qui souhaitent adopter un enfant. Les formalités se déroulent sous l’autorité de la supérieure du couvent.

Une autre diapositive apparaît sur l’écran avant que lord Bingham ne poursuive.

– Jeunes gens, je vous présente mère Magdalena.

– Ciel ! Miss Brokensmile version pietà révulsée ! lança Darla.

L’analogie cynique avec l’ancienne directrice de Greenvalley Manor fit jaillirent quelques petits rires nerveux chez ses amis. Toutefois, ces derniers se ravisèrent bien vite lorsque plusieurs photos défilèrent illustrant l’ignoble trafic pris sur le vif entre la religieuse en chef, et les futurs parents sous l’œil du cruel général.

- Et que font-ils de ces enfants ? demanda Oscar.

– Question pertinente que je n’espérais plus, jeune homme, s’exclama lord Bingham. Pour tout vous dire, les spéculations vont bon train. On prétend que de riches familles bourgeoises vouées à la cause franquiste les adoptent pour les éduquer selon les principes du régime et ainsi assurer la pérennité de l’idéologie du pouvoir en place.

– Ça, c’est, hélas, quelque chose que nous connaissons mieux que quiconque, coupa Kristen.

– Peut-être réussirez-vous à apporter un éclairage supplémentaire sur cette affaire. Mais, pour l’instant, nous faisons chou blanc.

– Le commissaire parlait aussi d’enlèvements de jeunes femmes, fit remarquer Gwen. Que deviennent-elles ?

– J’y venais. Nous soupçonnons la présence d’un camp de prisonniers dans le secteur. Notre contact sur place nous a révélé que certains véhicules militaires du général Muscardo se présentent au couvent. Ils emmènent deux ou trois des pensionnaires pour enfin disparaitre au creux le plus boisé de la vallée. Ce camp, repère de l’officier, s’il existe, pourrait bien être camouflé par la végétation dense. Il nous est impossible de confirmer cette supposition, car le survol de nos avions de reconnaissance ne donne aucun résultat. Je conclurai donc par les objectifs de cette mission : vous devrez vous introduire dans ce couvent, rechercher le maximum de preuves sur ces enlèvements et mettre fin aux agissements du général et de ses complices. Le commissaire Clift sera votre supérieur direct et vous accompagnera. Il rendra compte régulièrement de l’avancée de vos investigations.

Lord Bingham prit une courte pause avant de poursuivre en se tournant vers Cynthia.

– Agent Parker, vous vous rendrez sur place dans quelques jours et infiltrerez les lieux dès votre arrivée sur site. Vous trouverez un dossier complet sur votre bureau.

– À vos ordres, sir, répondit Cynthia sur un ton déterminée.

– Quant à vous, jeunes gens, voici l’occasion de nous prouver que nos efforts et nos espoirs concernant ce programme ne sont pas vains. Nous nous retrouverons demain à la première heure pour explorer ensemble tous les détails de cette mission et vous préparer au mieux. Pour l’instant, la date de votre départ sur les lieux n’a pas été décidée. Je crois que vous avez encore du pain sur la planche.

Sur ces dernières paroles, lord Bingham remercia tout le monde et prit congé. Dans la salle de réunion, les « sentinelles » n’osaient plus prononcer un mot. Cynthia brisa la glace.

– Eh bien, les amis ? Vous ne dites rien ? Aucune interrogation, aucune remarque ?

Abigaïl leva alors timidement une main au-dessus de sa jolie chevelure d’ébène.

– Abi ? Une question ?

– Oui… Soyez sincères tous les deux s’il vous plaît. Vous êtes certains que nous sommes capables de réussir une telle mission ? Franchement nous, contre des militaires armés et entrainés ?

Cynthia et Clift ne réagirent pas de suite. Ils échangèrent d’abord un regard en s’adressant un petit sourire qui troubla un instant les adolescents. Puis le commissaire quitta son siège avant de prendre la parole.

– Ce n’est pas à nous de répondre à cette question. C’est à vous de puiser au plus profond de vous-même tous les moyens d’y parvenir. Jusqu’à présent, les mésaventures dont vous avez fait l’expérience sont venues jusqu’à vous avec une immédiateté et une violence à laquelle vous n’étiez pas préparés. Votre capacité de réaction, votre instinct et votre esprit collectif vous ont toujours préservé du pire. C’est sur ces qualités que vous devez compter. C’est ce qui vous rend différents des autres jeunes recrues de ce programme avec en plus quelques particularités propres à chacun. Dans cette opération, vous serez sous ma responsabilité et si je vois que cette dernière vous demande trop d’efforts ou de sacrifices, j’y mettrai un terme définitif. Si l’un d’entre vous ne désire pas faire partie de ce commando très… spécial, je comprendrai aisément. Nul, ici, ne lui en tiendra rigueur. Alors, voilà ce que nous allons faire : que celle ou celui qui ne souhaite pas aller plus loin quitte maintenant cette salle, sans se sentir obligé de se justifier.

Un silence chargé s’installa dans la pièce. Pour toute réponse, les jeunes gens échangèrent quelques regards empreints d’une certaine gravité avant de tourner le visage vers leurs mentors sans ajouter un mot ni abandonner leur siège.

Cynthia adressa un sourire plein de fierté à ses amis avant que Clift ne conclue.

– C’est donc entendu. Je déclare, officielle, la première mission du programme : « Sentinelles ».

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