LE BEL OISEAU ET LE GRAND CAPITAINE 20 Juin 2009

Crédit photo : Olivier Iglesias

Théatre Scaramuccia - Saint Jean-de-luz 2015

 

 

LE BEL OISEAU ET LE GRAND CAPITAINE

comédie en 9 tableaux

de Gianmarco Toto

 

 

Personnages :

Le grand capitaine

Le bel oiseau

Le gamin

Des matelots

Le directeur de l’usine

Le secrétaire de mairie

Le maire

 

 

Tableau 1

 

En mer, un beau voilier. Sur le pont, un grand capitaine laisse son regard se perdre à l’horizon.

 

Un matelot

Nous nous rapprochons des côtes, grand capitaine. Elles ne sont plus qu’à quelques milles à présent.

 

Le capitaine

Vous les longerez un temps mais ne vous approchez pas trop près.

 

Un matelot

(En aparté à un autre matelot.)

Ca fait combien de temps que nous n’avons pas mis les pieds à terre ?

 

Un autre matelot

(Même jeu.)

Au moins deux mois… Ou trois… Je ne sais plus tellement ça fait longtemps…

 

Un matelot

Il exagère le capitaine… Il ne pense pas à nous… Si lui ne veut pas toucher le plancher des vaches qu’il reste à bord, mais qu’il nous laisse, au moins, nous dégourdir les jambes…

 

L’autre matelot

Ouais ! Tu as raison. Il exagère. Mais parle plus bas, s’il nous entendait… Tu connais ses colères…

 

Un matelot

Oh, oui ! Je les connais. C’est un homme tellement déçu par l’existence. Et puis, tiens, regarde-le, là, comme ça, immobile, l’œil froid sur l’horizon… Quand je le vois, comme ça, j’ai un mauvais pressentiment… Je sens le mauvais vent tourner, le coup de piaule*se pointer.

 

L’autre

Ouais !… Quand il est comme ça… Il ne dit rien, pendant des heures… A quoi pense-t-il ?

 

Un matelot

A quoi peut bien penser un grand capitaine en colère ?

 

Sur le bord du navire, non loin du capitaine, vient se poser un bel oiseau.

Le capitaine n’a rien vu. Il rumine quelques mots incompréhensibles.

 

Le capitaine

Plus jamais…Plus jamais… La terre et ses maudits…

 

L’oiseau

Il ne faut jamais dire « jamais ».

 

Le capitaine

Qui a parlé ?

 

L’oiseau

Moi.

 

Le capitaine

(Il s’emporte.)

Qui, moi ? Montre-toi ! Allez, couard, viens donc me le dire en face, si tu l’oses.

 

L’oiseau

Je suis déjà en face de toi. Mais toi, tu ne vois rien. Tu ne vois plus rien depuis trop longtemps.

 

Le capitaine

Comment ? C’est toi, bel oiseau, qui parle ?

 

L’oiseau

Enfin, tu comprends ?! C’est un bon début…

 

Le capitaine

Un oiseau qui parle ? Est-ce magie ou folie ?

 

L’oiseau

Ni l’une, ni l’autre. Tu es en parfaite santé mentale. Par contre, je n’en dirai pas tout autant de tes sentiments forts émoussés depuis que tu as quitté la terre des hommes.

 

Le capitaine

(Sur un ton amer.)

La terre des hommes ? Pfft ! Quelle importance ! Je l’ai quitté pour ne plus supporter leur mauvaise foi et leur manque de respect.

 

L’oiseau

Je sais…

 

Le capitaine

Qu’est-ce que tu sais, toi, qui vole libre comme le vent ?

 

L’oiseau

Je sais que tu as quitté le monde des hommes parce que tu ne tolérais plus leurs comportements, les abus qu’ils commettent, leur peu de précaution à l’égard de la planète…


Le capitaine

Et comment sais-tu cela, toi qui me parle et que je ne connais pas ?

 

L’oiseau

La nature est silencieuse mais elle n’est ni sourde, ni aveugle, grand capitaine. J’ai été désigné pour être ton assistant, ton guide, celui qui t’accompagnera pour dire aux autres…

 

Le capitaine

Dire quoi ? Les autres ne veulent rien entendre. J’ai perdu mon temps à essayer. Voilà pourquoi j’ai voulu partir…

 

L’oiseau

(Avec sévérité)

Partir ? Fuir, tu veux dire. Tu as préféré te cacher dans les océans plutôt que d’affronter le problème. Quel grand capitaine !(Plus calmement.) Laisse de côté le passé et voyons la raison de ma venue. Tu dois me suivre.

 

Le capitaine

Pour quoi faire ?

 

L’oiseau

Pour parler aux hommes. Ils sont prêts maintenant.

 

Le capitaine

Ils ne m’écouteront pas.

 

L’oiseau

Viens, te dis-je. Il faut encore essayer ! Nous remonterons dans les terres par l’embouchure du fleuve et là nous n’aurons pas beaucoup à attendre pour repérer les premiers signes.

 

Le grand capitaine, songeur, arpente en silence le pont de son navire.

 

Le capitaine

Je te suis. Mais au moindre entêtement ou refus de leur part, je fais demi-tour et tu n’entendras plus parler de moi.

 

L’oiseau

Allez, cesse de râler et viens avec moi ! Les hommes des terres entendront tes conseils.

 

Le capitaine

(A la cantonade.)

Matelot ! La barre droit devant ! Suivez ce bel oiseau. Nous retournons vers les terres !

 

Le matelot

(A son camarade.)

Nous retournons vers les terres ? Tu entends ça ? Qu’est-ce qu’il lui prend ?

 

L’autre matelot

Si j’ai entendu ? Nous allons pouvoir enfin nous offrir une sieste au pied d’un arbre…

 

Le matelot

Sur de l’herbe bien grasse… En avant toute ! La barre droit devant ! Cap sur le plancher des vaches !

 

 

 

Tableau 2

 

Quelques jours de mer plus tard, le navire arrive sur l’embouchure du grand fleuve.

 

Un matelot

Terre ! Terre ! Nous approchons de l’embouchure du fleuve.

 

L’autre matelot

Oh, j’en ai presque la larme à l’œil !

 

Un matelot

(En essuyant ses larmes du revers de la manche.)

Moi, c’est déjà fait. Je craque !

 

L’oiseau

Alors, grand capitaine, pas trop de regret ?

 

Le capitaine

Juste un mauvais goût dans la bouche et une très grande envie de faire vent de dos.

 

L’oiseau

Ne pense à ta mauvaise humeur. Dis-moi plutôt ce que tu vois ?

 

Le capitaine

Je vois qu’il y a plus de constructions qu’auparavant. Ils ont toujours envie de s’étendre, de s’installer, de modifier, de dénaturer. Je les déteste.

 

L’oiseau

La colère t’aveugle encore. Regarde bien l’embouchure du fleuve et dis-moi ce que tu vois.

 

Un matelot

Hé, capitaine ! C’est quoi cette sombre couleur que le courant déverse dans les entrailles de la mer ?

 

L’oiseau

Ton matelot est plus vif que toi, grand capitaine.

 

Le capitaine

Tais-toi volatile bavard et approchons-nous un peu plus. Un liquide saumâtre vient de plus loin en amont du fleuve…

 

L’oiseau

Et je sais d’où… J’ai déjà survolé ce coin là… Suis-moi…

 

L’oiseau s’envole.

 

 

 

Tableau 3

 

Un peu plus tard, près de l’embouchure du fleuve.

 

Un matelot

Là, Capitaine, usine à tribord…

 

Un autre matelot

Idiot ! Ce n’est pas une usine qu’on cherche !

 

Un matelot

Ah, oui ? Et ce gros tuyau, là, qui déverse ce vilain produit dans les eaux, il vient de nulle part peut être ?

 

Le capitaine

Les inconscients, ils ne comprennent toujours pas…

 

Un oiseau

Il faut leur expliquer. Si tu n’expliques pas, ils ne comprennent pas.

 

Un gamin pêche en aval du tuyau d’écoulement de l’usine.

 

Le capitaine

J’ai une meilleure idée. Dirigez-vous vers cet enfant qui pêche là-bas, allez, …

 

Un matelot

Je ne vois pas comment il va faire comprendre à cet abruti de chef d’entreprise que son tuyau est un véritable danger pour le littoral.

 

L’autre matelot

Laisse-le faire. Il a l’habitude des hommes. Toi, à force de scruter l’horizon tu ne comprends plus rien…

 

Le matelot

J’ai perdu l’habitude des femmes surtout…

 

L’autre matelot

(En adressantune bonne tape sur l’épaule de son camarade.)

Regardez-le, celui-là, faire le joli cœur !

 

Près du garçon qui pêche les pieds dans l’eau.

 

Le capitaine

Holà, petit, la pêche est bonne ?

 

Le gamin

Bof ! Ce n’est pas terrible, je fais de moins en moins de prise. Si ça continue, je descendrai plus en aval…

 

Le capitaine

Je ne pense pas que ça changera quelque chose. Tu as bien regardé l’eau dans laquelle tu pêches ?

 

Le gamin

Ben oui et alors ?

 

Le capitaine

Sa couleur ne t’inquiète pas ?

 

Le gamin

Quoi le jus qui sort du tuyau, là ? Bah ! Ce n’est rien, ce n’est que de la teinture.

 

Le capitaine

Et comment sais-tu cela, toi ?

 

Le gamin

Ben, c’est mon père qui me l’a dit !

 

Le capitaine

Ton père ? Et qui est ton père pour avancer, si sûrement, une telle chose ?

 

Le gamin

C’est le directeur de l’usine, là !

 

Le capitaine

Bien mon garçon ! Je suis désolé mais ce que je vais te montrer ne va pas te plaire. (Aux matelots) Holà, mes bourlingeurs*, prenez vos bois morts*et secouez-moi le fond de cette cuvette. On va montrer au petit que son père est soi un menteur, soi un inconscient.

 

L’oiseau

Vas y doucement tout de même ce n’est qu’un enfant !

 

Le capitaine

Tu as raison, mais n’oublie pas, bel oiseau : « petit poisson deviendra grand ». Si tu veux convaincre le père, il te faudra aussi convaincre le fils…

 

Un matelot

(En aparté.)

Ca y est, voilà le vieux qui ramone du tonneau*… Faut secouer le potage à présent…

 

L’autre matelot

Tais-toi et fait ce qu’il te dit si tu veux espérer revoir ta terre chérie…

 

Le matelot

Oh, oui, oui, ma terre chérie, je veux revoir ma terre chérie !

 

L’autre matelot

Oh ! Ce n’est pas vrai. Tu gémis comme une fille… Secoue-moi ce vilain bouillon, plutôt !

 

Les matelots du grand capitaine secouent la surface et le fond du fleuve. C’est alors que plusieurs cadavres de poissons morts et déchets divers émergent du bouillon.

 

Le gamin

(Surpris et contrarié.)

Qu’est-ce que ça veut dire ? Il m’avait dit que ça ne risquait rien. Si mon père m’a menti, ça va chauffer…

 

Le capitaine

Allons mon garçon, ton père n’est pas un monstre, il est un homme tout simplement : sûr de lui, un peu méprisant sans doute. Si tu le veux bien, nous allons le piéger ensemble mais sans colère… Allez, monte à bord, nous n’avons pas de temps à perdre…

 

Le gamin

Moi ? Monter à bord ?

 

Un matelot

Et bien, la bigaille*, qu’est-ce que tu attends ? C’est le pacha*qui invite…

 

Le gamin

Chouette !

L’autre matelot

Alors là, si le vieux commence à faire monter des éléphants*à bord, moi, je démissionne…

 

Le matelot

Ce n’est pas un éléphant, tête de morue, c’est un enfant !

 

L’autre matelot

(Avec ironie.)

Non, c’est vrai ? Je l’avais pris pour une dinde ! « Eléphant », dans notre jargon, ça veut dire « étranger à bord ». Marin d’eau douce, va !

 

Le matelot

Oh, ça suffit, tu me saoules !!!

 

 

Tableau 4

 

Un peu plus tard dans le bureau du directeur de l’usine.

 

Le directeur

Je vous remercie, cher grand Capitaine, de me ramener mon fils… Après ce que vous me dites avoir vu… Mais sait-on ce qui provoque cette mortalité de la… Comment dites-vous ?

 

Le capitaine

Faune et flore fluviale.

 

L’oiseau

(A part au grand capitaine.)

Méfie-toi, je le soupçonne d’être parfaitement au courant et de mauvaise foi.

 

Le capitaine

(Même jeu.)

Sans te vexer, j’avais senti venir l’oiseau de mauvais augure. Ne t’inquiètes pas, j’ai tout prévu…

 

Le gamin

Tu sais très bien ce qui a provoqué ça, papa ! Le tuyau d’écoulement des eaux usées de l’usine…

 

Le directeur

Allons fiston, je t’ai déjà expliqué que…

 

Le gamin

Tu m’as menti…

 

Le directeur

(Avec autorité.)

 Ne me parle pas sur ce ton, je te prie…

 

Le capitaine

Excusez votre fils, monsieur le directeur, mais il a de bonnes raisons d’être un peu en colère… (Au gamin) Tu peux lui montrer à présent…

 

L’enfant

(Il retire ses chaussures)

Regarde mes pieds ! Tout noircis de ce liquide qui s’échappe de l’usine. Je ne sais même pas si ce produit pourra s’en aller. Tu es content à présent ?

 

Le directeur

(Affolé)

Oh, mon dieu, mon petit ! Je suis désolé, je ne voulais pas… Mais que faut-il faire pour faire disparaître cette chose sur ses pieds ?

 

Le capitaine

Je me charge de tout cela. Vous, de votre côté vous pourriez faire bien plus pour éviter le pire…

 

Le directeur

Tout ce que vous voudrez.

 

Le capitaine

Connaissez-vous le procédé de filtrage utiliser par les baleines ?

 

Le directeur

Non, qu’est-ce que c’est ?

 

Le capitaine

Pour se nourrir la baleine possède dans sa mâchoire un filtre naturel : le fanon. Il laisse s’échapper l’eau de mer mais retient le plancton avec lequel elle se nourrit.

 

Le directeur

Je comprends. Vous me proposez de filtrer l’eau des écoulements de l’usine afin de retenir les souillures qui nuiraient au fleuve.

 

Le capitaine

Voyez, monsieur le directeur, la nature a des choses à vous apprendre. Voilà qui est clair.

 

Le directeur

Comme l’eau du fleuve, demain. Du moins je l’espère. Et mon fils ?

 

Le capitaine

Laissez-le-moi quelques temps. Nous prendrons soin de lui et puis un petit apprentissage en tant que mousse ne lui fera pas de mal. (Au gamin) Qu’en penses-tu ?

 

Le gamin

Génial ! Je vais devenir un vrai capitaine ?

 

Le capitaine

Nous verrons, nous verrons ! Allez, en route, moussaillon !

 

Le directeur

Et comptez sur moi pour le « fanon » de mon tuyau d’usine.

 

Le gamin

Bravo papa ! Je te promets de devenir un vrai matelot.

 

 

 

Tableau 5

 

Plus tard, toujours sur le fleuve

 

Un matelot

Qu’est-ce qui lui prend au vieux ? Le voilà qui joue à la nounou à présent ?

 

Un autre matelot

Ce n’est pas possible, ça. T’as toujours quelque chose à redire. Tu trouves toujours un truc qui ne tourne pas rond. C’est fatigant, mon gars !

 

Un matelot

Hé ! Ce n’est pas moi qui fais des choses bizarres, ici, c’est le vieux. Moi,…

 

Un autre matelot

Oui, toi, toi, tu es le plus grand, le plus fort et le plus intelligent. N’empêche que le coup des pieds du gamin peints au brou de noix, tu n’y aurais pas pensé…

 

Un matelot

(Ironique)

Ah ! Parce que toi, tu y aurais pensé ?

 

Un autre matelot

Peut être pas, mais moi, je ne suis pas en train de me plaindre toutes les cinq minutes comme une vieille comtesse…

 

Un matelot

(Vexé et en colère)

Qui c’est la vieille comtesse, là, hein ? Répète si tu es un homme ? Vas-y répète !

 

Le capitaine

Silence à bord ! Et surveillez-moi le paysage au lieu de papoter comme des vieilles filles, vous deux ! 

 

Un autre matelot

Voilà, bravo, tu as gagné ! On s’est fait repérer avec tes jérémiades ! C’est aux fers que nous allons finir…

 

Un matelot

Boucle-là, je vois quelque chose de pas normal droit devant…

 

Un autre matelot

C’est toi qui n’est pas normal, oui, quand je pense que…

 

Un matelot

(Soudain.)

Nappe de détritus à l’horizon capitaine, droit devant !

 

Le capitaine

(Au gamin.)

Tiens fiston, regarde donc un peu dans cette longue vue et dis-moi ce que tu vois…

 

Le gamin

Des déchets, des bouteilles en plastique, des poches aussi et d’autres choses mais qu’on distingue mal à cette distance…

 

Le capitaine

Toute cette pollution est un véritable piège à mammifères marins. Je vais donner les consignes pour ramasser ça. (Il s’éloigne.)

 

Le gamin

Qu’est-ce qu’il veut dire par « piège à mammifères marins» ?

 

L’oiseau

Les mammifères marins, comme les dauphins, les marsouins ou d’autres animaux comme les  ovipares, les tortues luth par exemple, sont friands de méduses. Ils confondent les poches plastiques qui flottent dans l’eau avec des méduses, les avalent et obstruent ainsi leurs estomacs avant d’en mourir.

 

Le gamin

Mais c’est horrible, injuste et stupide ! On ne peut pas laisser faire ça…

 

L’oiseau

Oh ! Nous le savons bien, nous qui vivons sur l’océan.

 

Le gamin

On ne va pas rester là à rien faire. Il faut retourner sur terre pour en parler, pour leur dire…

 

L’oiseau

Oui, je le voudrai bien mais le grand Capitaine ne veut plus rencontrer les hommes sur terre. Ils les trouvent égoïstes et irrespectueux.

 

Le gamin

Et alors ? Ca n’empêche pas ! On peut changer ! Tout peut changer, non ? Regarde mon père et son usine ! Nous  l’avons convaincu, non ?

 

L’oiseau

Un seul homme, c’est simple mais tous les hommes… Jadis le capitaine a essayé. Il a été bafoué, tout le monde s’est moqué de lui ou l’a ignoré, alors…

 

Le gamin

Et bien, moi, j’irai leur dire. Si personne ne veut rien faire, j’irai et nous verrons. Je vais en toucher deux mots au capitaine. (Il s’éloigne.)

 

L’oiseau

(Avec malice.)

Et voilà. Si tu veux convaincre le grand, occupe-toi du petit… Courageux ce garçon. Il y a quand même de l’espoir… Attendons la suite… (Il s’envole.)

 

Le matelot

Qu’est-ce qu’il a le gamin ?

 

L’autre matelot

Il veut qu’on retourne sur terre, en ville pour alerter les gens sur les déchets qui flottent en mer.

 

Le matelot

Enfin, enfin, je vais revoir la vraie vie ! Les magasins, les bistrots, les cinémas,… Une vie normale quoi !

 

L’autre matelot

Oui et bien ne te réjouis pas trop vite. Je ne le sens pas bien ce plan là, moi.

Le matelot

Ah, tiens, c’est toi qui râle à présent ! Faudrait savoir…

 

L’autre matelot

Je ne râle pas. Je me méfie, c’est tout. On ne sait pas ce qu’on va y trouver en ville. Ca fait tellement longtemps qu’on a plus touché terre que…

 

Le matelot

(Ironique)

Tu as toujours quelque chose à redire. Tu n’es jamais content !

 

L’autre matelot

Oh, ça va, ne fais pas ta Jeannette* !

 

Le matelot

(Vexé)

Hein !? Qu’est-ce que tu as dit, là ? Hein !? Qui fait sa Jeannette, ici ? Hein !? Vas-y répète pour voir ?

 

Les deux matelots s’éloignent en se disputant.

 

 

  

Tableau 6

 

En ville, dans la rue.

 

L’autre matelot

Alors, tu es content à présent ? Tu l’as retrouvé TA ville ! Pourquoi tu ne dis rien ?

 

Le matelot

Je ne dis rien parce que j’ai peur d’ouvrir la bouche. Ca sent trop mauvais, ici. Et puis les gens sont tristes,…

 

L’autre matelot

Gris… Ils sont gris !

 

Le matelot

Tirant même un peu sur le vert !

 

L’autre matelot

Et bien disons qu’ils sont vert de gris et comme ça tout le monde est content !

 

Le matelot

Pas moi.

 

L’autre matelot

Quoi ?

 

Le matelot

Pas moi.

 

L’autre matelot

Pas moi, quoi !

Le matelot

Je ne suis pas content.

 

L’autre matelot

C’est vrai. Tu as l’air vert de rage… Si tu continues, tu vas finir par leur ressembler aux gens de la ville.

 

Le matelot

Oh ! Ca va, ce n’est pas le moment de plaisanter. Vraiment pas.

 

L’autre matelot

Hou ! L’autre ! Monsieur se faisait une fête de revenir en ville et maintenant que monsieur est mal bordé*,  faudrait se taire et ne plus plaisanter…

 

Le matelot

Comment peux-tu plaisanter toi ? Ça sent mauvais ici, c’est bruyant et moche et les gens sont toujours énervés et pressés.

 

L’autre matelot

Et bien comme ça tu ne t’aviseras plus de critiquer le capitaine quand il ne veut pas retourner sur la terre ferme.

 

Le matelot

D’ailleurs où est-ce qu’ils sont ceux là ? Ca fait belle lurette qu’ils sont partis trouver le maire de la ville. J’espère qu’ils ne vont pas s’éterniser.

 

 

Tableau 7

 

Au secrétariat de mairie.

 

Le gamin

Bonjour, monsieur le secrétaire. Nous souhaiterions voir monsieur le maire.

 

Le secrétaire

Oui, oui, bonjour, oui. Veuillez remplir ce formulaire pour prendre un rendez-vous avec monsieur le maire. N’omettez pas d’y inscrire votre adresse postale, votre adresse email, votre numéro de fixe, votre numéro de portable, votre numéro de sécurité sociale, votre date de naissance et celles de vos parents, votre situation maritale, pacsé, divorcé, séparé, isolé, votre…

 

Le gamin

Excusez-moi monsieur le secrétaire mais c’est maintenant que nous voudrions voir monsieur le maire. Il en va de la survie de la planète…

 

Le secrétaire

Oui, oui, je vois, oui. Vous voulez déclarer un sinistre. Alors veuillez remplir ce formulaire en n’oubliant pas d’y spécifier la nature du sinistre. Avez-vous été victime d’un dégât des eaux, d’un incendie, d’une coulée de boue, d’une montée de lave, d’un glissement de terrain, d’un tremblement de terre, d’un ouragan, d’une tornade, d’un tsunami, d’une chute d’astéroïde ?

 

L’oiseau

(En aparté au capitaine.)

Si tu veux savoir, je crois que c’est lui qui est sinistre. Fais quelque chose où on ne s’en sortira jamais…

 

Le capitaine

Excusez-moi, monsieur le secrétaire mais je crois que vous ne comprenez pas ce que vous demande cet enfant.

 

Le secrétaire

Pardon ? Ah, mais mille pardons, je suis habilité, certifié, qualifié, formé pour comprendre ce que l’on me demande car je note, j’inscris, je compulse, je consulte, j’enregistre,…

 

Le capitaine

Oui, mais vous parlez trop et vous n’écoutez rien…

 

Le secrétaire

(Offusqué.)

Ah, pardon, mille pardons et encore mille pardons, je ne vous permets pas ! Et d’abord qui êtes vous, vous ! Hein ? Vous là, qui me prenez de haut, à moi, là ! Hein ?

 

Le capitaine

Je suis le capitaine du navire amarré depuis peu dans le port de cette ville.

 

Le secrétaire

(Confus)

Comment ? Le capitaine du nav…? Ah ! Ah, bon ! Mais je ne savais pas ! Je ne suis pas au courant…

 

Le capitaine

Mais monsieur le maire, lui, si. Alors si vous ne voulez pas qu’il se fâche… Vous voyez ce que je veux dire… Allez donc lui dire que le grand capitaine, l’oiseau et l’enfant sont là pour le voir…

 

Le secrétaire

(Très confus et gêné en sortant.)

Oh ! Je suis désolé, je ne savais pas. Personne ne m’a rien dit, vous comprenez. D’habitude je compulse, je consulte, j’enregistre, je note,…

 

Le capitaine

Oui, oui, allez, allez !

 

Le secrétaire sort.

 

Le gamin

Merci capitaine. Sans toi je crois que je ne m’en serais jamais sorti.

 

L’oiseau

Drôle de volatile ce secrétaire. S’ils sont tous ainsi, je comprends que les informations mettent du temps à parvenir jusqu’au maire. On pourrait peut être leur apprendre le langage des signaux à l’entrée du port, ça y irait plus vite.

 

Le capitaine

Oui, et bien concentrons-nous car c’est à présent la partie la plus difficile qui nous attend : convaincre les autorités de l’imminence du danger.

 

 

Tableau 8

 

Dans le bureau du maire.

 

Le maire

(Toussant et se raclant la gorge très souvent)

Ah ! Entrez, entrez, grand capitaine. Je ne vous attendais pas, hélas,  je suis très pris…

(Il éternue et crache.)

 

L’oiseau

Oui. Et bien ça on n’avait remarqué…

 

L’enfant

(En aparté.)

Tais-toi bel oiseau et laisse-le faire.

 

L’oiseau

(Même jeu.)

C’est lui qu’il ne faut pas laisser faire. Si on l’écoutait, je serai déjà empaillé dans un musée quelconque en souvenir posthume de ma race océane.

 

Le maire

Que me vaut l’honneur de votre visite ?  Et quel tableau que de voir votre superbe voilier amarré dans le port de notre bonne vieille cité !

 

L’oiseau

Ah, le prestige ! Toujours et encore le prestige ! Ce que ces humains peuvent manquer d’imagination parfois.

 

Le capitaine

Bientôt, ce joli tableau risque bien d’être terni, monsieur le maire, dans les années à venir.

 

Le maire

Terni ? Que me contez-vous là ? Est-ce possible ? Vous m’inquiétez…

 

Le gamin

Croyez-le monsieur le maire, je l’ai suivi et je comprends mieux à présent.

 

Le maire

Mais je te connais toi ! Tu es le fils du directeur de l’usine ! Et comment va ton papa ? Quelle fierté pour notre ville de voir, au petit matin, le soleil se lever sur tous ces travailleurs qui se dirigent vaillamment vers leur labeur…

 

L’oiseau

Ouf ! Qu’il m’énerve ! Si ça continue, je vais faire une chute de plumes !

 

Le gamin

Mais vos travailleurs souffriront bientôt de quelque chose de bien plus grave, monsieur le maire, et contre lequel nous ne pourrons plus rien si nous n’agissons pas rapidement.

 

Le maire

Que me contez-vous là ! Quelle gravité pourrait ternir cette ville prospère que j’admire tous les jours depuis cette immense baie vitrée ? (En désignant la baie vitrée.) Voyez plutôt…

 

L’oiseau

(Sarcastique.)

Je ne vois strictement rien à travers tellement les gaz d’échappement automobile et industriel ont terni cette vitre. Un rideau de très bon goût, monsieur le maire…

 

Le maire

Qu’ose dire ce volatile versatile ?

 

Le capitaine

(Déployant sa longue vue.)

Tenez, monsieur le maire, vous allez y voir plus clair. Vous permettez que j’ouvre votre baie ? (Lui tendant la longue vue) A présent, regardez du côté du fleuve…

 

Le maire

(L’œil dans la longue vue)

Et bien ? Que faudrait-il regarder ? Je ne vois strictement rien.

 

L’oiseau

(En aparté au gamin)

Ses lunettes… Ses lunettes sont aussi sales que sa baie…

 

Le gamin

(Retirant et essuyant les lunettes du maire.)

Permettez, monsieur le maire, de cette façon vous y verrez plus clair…

 

Le maire

(Un peu gêné.)

Plein d’initiatives cet enfant ! (L’œil dans la longue vue) Ah ! Ce voilier, ce voilier…

 

Le capitaine

(Rajustant la visée.)

Heu ! Non, c’est du côté du fleuve qu’il faut regarder, monsieur le maire…

 

Le maire

Et bien quoi ? Oh ! Oh ! Que c’est beau, cette couleur noire des eaux du fleuve au crépuscule…

 

Le gamin

Sauf votre respect, nous sommes au matin, monsieur le maire.

 

Le maire

Ah ! Seigneur, suis-je bête, c’est vrai, il est à peine 10H30…

 

L’oiseau

Il m’ote les mots de la bouche…

 

Le maire

Mais alors, quelle est cette vilaine et sombre nappe à la surface du fleuve ?

 

Le gamin

Les eaux usées de l’usine de mon père...

 

Le maire

Comment ? Mais c’est un scandale ! Il faut absolument le prévenir où nous courrons tous à la catastrophe, …Notre si beau fleuve…

 

Le gamin

C’est déjà fait monsieur le maire, rassurez-vous, il fait le nécessaire...

 

L’oiseau

Il applique le plan « fanons de baleine »…

 

Le maire

Le plan de quoi ?

 

Le capitaine

Ce serait trop long à vous expliquer… Voyez à présent du côté de votre baie…

 

Le maire

Oui, je sais, elle est très sale et j’attends toujours le laveur de vitres…

 

Le capitaine

Non, je veux parler de la baie de votre ville, monsieur le maire.

 

Le maire

(L’œil dans la longue vue.)

Et bien quoi, qu’est-ce qu’elle a la baie ? Oh, doux Jésus ! Une île ! Une île a poussé dans la baie…

 

Le gamin

Ce n’est pas vraiment une île, monsieur le maire, mais une agglutination de déchets divers dont les propriétés sont parfois très mortelles pour la faune locale.

 

Le maire

Mais c’est abominable et la plage risque d’être polluée, souillée, salie…

 

L’oiseau

Adieu, jolie plage, adieu touristes, vacanciers, plagistes, …  Bonjour faillite !

 

Le maire

Mais qui a fait ça ? Trouvons les responsables ? Jugeons-les ! Condamnons-les !

 

Le capitaine

Ce sont la plupart de vos concitoyens, monsieur le maire, ils ne savent pas ou ne savent plus ce qu’il en coûte de ne pas respecter notre environnement. Nous devons leur parler, leur apprendre, les sensibiliser. Et attendez ! Ce n’est pas terminé ! Regardez votre ville dans ma longue vue. Allez-y, n’ayez pas peur…

 

Le maire

N’ayez pas peur, n’ayez pas peur ! Après ce que je viens de découvrir…

 

Le gamin

Courage, monsieur le maire, il faut souvent faire face au pire pour changer de comportement…

 

Le maire

(Pas rassuré.)

Très érudit ce petit… (L’œil dans la longue vue)Ah ! Là, je ne vois rien… Tout à l’air de bien se passer, ma foi…

 

Le capitaine

En êtes-vous certain ? Combien dénombrez-vous, par exemple, d’espaces verts ?

 

Le maire

Et bien, c'est-à-dire que…

 

Le gamin

Et de lieux de tris de nos déchets ? Il y en a t’il suffisamment ?

 

Le capitaine

Et les visages de vos concitoyens ? Regardez les visages de vos concitoyens ! Que voyez-vous monsieur le maire ? Des personnes qui s’affairent, qui travaillent, certes, oui, mais y a-t-il un sourire sur leurs lèvres ? Et leurs visages affichent-ils une mine resplendissante de santé ? A présent sentez, monsieur le maire, humez donc l’air de votre ville… Vous toussez, vous crachez, monsieur le maire. Et cela ne vous inquiète pas ? Mais par contre, au creux de mon grand manteau de capitaine, il reste une brise marine que vous devriez sentir pour faire la différence…

 

Le grand Capitaine secoue son manteau et le bel oiseau bat des ailes.

 

Le maire

Oh, seigneur ! Vous avez raison ! Nous devons agir au plus vite ! Ce n’est pas encore assez ! Acceptez-vous de nous aider, cher grand capitaine ?

 

Le capitaine

Je ne doute pas qu’après ce que vous venez de constater, vous saurez prendre les mesures qui s’imposent, mais, hélas, monsieur le maire, je ne peux et dois reprendre le large. Le bel oiseau, ici présent, m’a dit qu’en mer de chine et dans le golfe du Mexique et près des grands lacs du Nord, et plus loin encore il va falloir encore convaincre beaucoup de monde.

Je reviendrai, un jour…

 

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Glossaire du langage marin

*Coup de piaule = très fort coup de vent

*bourlingeurs = marins courageux et expérimentés

*Bois morts = avirons

*Ramone du tonneau = devient fou

*Bigaille = mousse et apprenti

*Pacha = nom affectueux donné au commandant du bateau par son équipage

*Éléphants = terriens, passagers, voyageurs invités à bord

*Jeannette = marin incompétent… un peu « fille »

*Mal bordé = de mauvaise humeur

*Goualiche = petite fille

 

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